Le ton si pondéré, si raisonnable d’Hélène vient calmer les indignations parfois excessives de Marie-Rose et ramener Charlotte à une simplicité d’âme qui lui fait défaut. La disposition de Marie-Rose à connaître les petits, les faibles, les malheureux, est d’un bon entraînement pour ses compagnes, lesquelles ignorent volontiers tout ce qui est en dehors de leur clan. Le caractère un peu plat de Charlotte éveille et développe le sens pratique chez les deux autres qui ont de la tendance à regarder les étoiles plutôt que le ras de la terre.

Les années passèrent. La vie sépara les trois amies souvent et parfois longtemps. Elles eurent des destinées très différentes. N’importe ! leur affection mutuelle demeura toujours aussi ferme, aussi dévouée, aussi entière.

Ce fut, à proprement parler, une liaison d’honnête gens.


Anna Leloutre. — Entre les pensionnaires et les orphelines, il n’existe aucune relation. Celles-ci ont leur bâtiment, assez éloigné du Pensionnat, avec leur réfectoire et leur cour de récréation. Elles suivent les classes de l’Externat ; et, à la chapelle, leur place est dans la tribune de l’orgue. Toutefois, la cloison qui sépare les deux catégories n’est pas tellement étanche qu’il ne s’y trouve quelque fissure. Et l’on ferme les yeux sur une légère infraction au règlement, quand, de cette infraction peut résulter quelque bien.

Il existe à l’orphelinat trois pauvres petites sœurs atteintes de scrofule. La cadette, Anna est la plus malade ; elle ne peut presque pas marcher, parce que sa hanche est trouée d’abcès en pleine suppuration. Alors, dès qu’il fait beau, on l’installe, sur une chaise longue de rotin, dans la Bonne Allée, toujours pleine de soleil. Là, elle s’occupe à de menus ouvrages, lit, fait un bout de causette avec celle-ci ou celle-là que le hasard, une occupation, un mouvement de charité attirent dans son voisinage. Quand Marie-Rose a mal à la tête, ce qui arrive assez souvent, la mère Préfète l’envoie prendre l’air pour une heure ou deux, et c’est ainsi qu’elle a fait connaissance avec Anna.

Elle arrive les mains pleines de trésors : morceaux de papier glacé et doré que l’adroite petite malade convertit en découpures charmantes, bouts de pastels, boîtes de couleurs entamées avec lesquels elle dessine ou peint des croix, des ancres fleuries, des cornes d’abondance d’où s’échappent les fruits de Chanaan.

Anna est encore chargée de la toilette des poupées. Au couvent, la poupée n’est pas vue d’un œil favorable. On tolère des sujets n’excédant pas vingt-cinq centimètres et dont le domicile légal est le casier aux chaussures, rien de plus. Toutes les réclamations, voire même les pétitions à ce sujet sont demeurées sans résultat. La mère Saint-Jacques donne pour toute raison :

— Il vaut mieux courir, sauter à la corde et jouer au ballon que d’attifer des Margots. C’est meilleur à la santé.

Pour ce monde minuscule, Anna confectionne des merveilles de soie et de dentelle, et on la récompense en lui envoyant, par l’entremise de Marie-Rose, des livres et des images qui lui font grand plaisir.