— Ce n’est pas pareil, mais c’est aussi beau.
Anna mourut à quinze ans, le jour de l’Assomption. A la rentrée suivante, Marie-Rose éprouva un réel chagrin de ne plus voir sa chaise longue aux Capucins. Et, après tant, tant d’années, elle conserve à sa modeste petite compagne un souvenir plein de reconnaissance pour les bonnes leçons qu’elle reçut d’elle.
Sophie Truchot. — Tout autre est Sophie Truchot, l’une des orphelines employées au service du Pensionnat.
Truchot a tous les vices…, tous, non, car on ne la laisserait pas en contact avec d’autres enfants : orphelines ou pensionnaires… Mais elle est coquette, effrontée, gourmande, voleuse et menteuse.
Sa gourmandise, ou plutôt sa goinfrerie, passe tout ce qu’on peut imaginer. Quand elle est de semaine au réfectoire, il ne faut pas que la bonne sœur Sainte-Anne la laisse seule une minute ; autrement, elle opère des razzias complètes dans l’armoire au dessert : pruneaux, raisins secs, noix, amandes, tout y passe. Il lui arriva même, une fois, de manger tout un fromage et de soutenir effrontément que c’était le chat, qu’elle l’avait vu. Elle fit pis encore. Trouvant sur la table de la petite infirmerie quelques bouteilles entamées, que, par une négligence incompréhensible et tout à fait exceptionnelle, on avait laissées atteintes, elle les vida toutes, avalant ainsi successivement du vin de quinquina, de l’huile de foie de morue, du sirop antiscorbutique et de la solution Pautauberge. Le plus curieux est que son estomac ne se révolta point contre l’ingestion de toutes ces drogues.
— Quelle espèce ! s’exclama la mère Saint-Jacques avec une indignation d’ailleurs très superficielle. Encore faut-il s’estimer heureux qu’elle n’ait pas pris la pommade camphrée pour s’en faire des tartines !
Malgré tous ces forfaits, Truchot n’est point honnie, pas plus des maîtresses que des enfants, parce qu’elle met une certaine crânerie, une certaine honnêteté à ne point se montrer meilleure qu’elle n’est.
Marie-Rose et elle sont aussi bonnes amies que le permettent le règlement et la discipline. Il existe entre elles deux, si dissemblables pourtant, de nature et d’éducation, une entente parfaite, un échange permanent de bons offices.
Quand Truchot est de semaine au pensionnat, les chaussures de Marie-Rose sont plus brillantes que celles des autres, son lit mieux dressé, son verre plus net.