Truchot est pleine d’admiration pour Mlle Gourregeolles dont le savoir, d’ailleurs très ordinaire, la confond. Afin de l’entendre parler anglais, faire une démonstration de calcul au tableau noir, suivre sur la carte murale un voyage imaginaire qu’elle indique à ses compagnes à l’aide d’une baguette, Truchot se tient dans les parages de sa classe, ayant en main pour se donner une excuse, tout un attirail à fourbir, comme si le bouton des portes qui enferment Marie-Rose avaient besoin d’un entretien spécial.
De son côté, la petite pensionnaire — et ce n’est pas tout à fait à son honneur — s’amuse énormément de la mauvaise conduite de Sophie, des histoires qu’elle raconte, des thèses qu’elle expose — car Truchot est une personne à principes et à thèses, et Dieu sait la qualité des uns et des autres !…
De chacune de ses sorties, Marie-Rose rapporte à Truchot des colliers de faux ambre ou de faux corail, des bouts de ruban, des morceaux de tulle, dont l’autre se pare dès qu’elle se croit à l’abri de la surveillance. C’est absolument défendu, mais Marie-Rose accepte bravement les conséquences de ses infractions à l’ordre. Son casier à chaussures est envahi par toute une contrebande de chiffonnaille et de verroteries variées qu’il faut dérober aux investigations de l’autorité.
Truchot aime qui aime Mlle Gourregeolles et hait qui lui veut du mal. Elle respecte Hélène et Charlotte, s’entend au mieux avec Marthe Friardel qu’elle aide à réparer les étourderies de leur idole commune. Par contre, elle abomine Cormolin, parce qu’elle sent l’aversion cachée qu’inspire la vilaine petite fille à la pensionnaire soignée qu’est Marie-Rose.
Mais elle exècre par-dessus tout la mère Saint-Boniface et Alice Gagneur qu’elle accuse, sans autre examen, de toutes les punitions, de tous les ennuis qui échoient à Marie-Rose. Il n’y a pas de tours pendables qu’elle ne joue à ces prétendus bourreaux.
Pour ce qui est de la religieuse, la malice de Truchot est forcément contenue dans des bornes assez étroites : moitié respect et moitié crainte, ses actes restent très en dessous de ses désirs. Mais pour Gagneur, la persécution est sans limites. Au dortoir, elle fait des doubles nœuds à son sac à peignes et à brosses ; elle met ses draps à l’envers afin qu’on sente bien le surjet fait au gros fil. Au réfectoire, les assiettes fêlées, les salières ébréchées, les bouteilles qui se tiennent de travers sont pieusement réservées à Mlle Gagneur.
Truchot se donne bien garde de conter ces hauts faits à Marie-Rose et surtout de lui dire qu’ils s’accomplissent en son honneur. Marie-Rose n’est pas un modèle de patience, mais elle est franchement ennemie de ces petites menées sournoises qu’elle déclare méprisables ; et Truchot le sait mieux que personne.
Une fois pourtant, elle fit une chose tellement horrible et dégoûtante qu’il s’ensuivit un scandale public et que Marie-Rose manqua bien de se fâcher avec elle pour tout de bon.
Alice Gagneur jouit d’une foule de privilèges, celui, entre autres, d’avoir des confitures au repas de midi. Or, pour obtenir le moindre changement au régime alimentaire, il faut un certificat de médecin. Comment fut libellé ce certificat attestant que Mlle Gagneur avait besoin d’un supplément au menu, et que ce supplément consistât en gelées, marmelades, confitures ?… On ne le sut jamais. Mais Mme Gagneur est, comme sa fille, une personne qui sait se retourner ; où d’autres échouent, elles réussissent, grâce à leur esprit d’intrigue et à leur ténacité.
Il n’y aurait encore pas eu trop de mal — les compagnes d’Alice étant, pour la plupart, dédaigneuses de telles misères et ne connaissant point l’envie — si Gagneur n’avait aggravé son cas par des réflexions saugrenues telles que : « Ces cerises sont délicieuses !… Oh ! des groseilles framboisées… mes délices !… » qu’elle faisait de manière à être entendue par ses voisines.