Truchot, indignée de voir Mlle Gagneur déguster des confitures pendant que Marie-Rose grignotait sa dernière croûte de pain, résolut de venger celle que, en raison de sa propre gourmandise, elle considérait comme une victime. A cet effet, elle inséra, au plus profond d’un pot de mirabelles, un vieux petit chiffon très sale et très gras qui avait servi à frotter une broche de cuisine tachée de rouille.
La découverte de cette horreur amena autour de la table un accès de dégoût mélangé de joie. La plupart, tout en honnissant la coupable, crièrent haro sur la victime.
— C’est bien fait pour Gagneur ; elle est si désagréable qu’on a du plaisir à lui voir de l’ennui.
Truchot étant de semaine au réfectoire, il n’y eut pas besoin d’une longue enquête pour établir les responsabilités. Outre la pénitence à l’orphelinat dont on ne parla point, mais qui dut être sévère, et l’interdiction de tout service au Pensionnat pendant un mois, Truchot fut condamnée à faire des excuses à Mlle Gagneur ; et naturellement, ce furent de bizarres excuses. Alice pardonna avec solennité et grandiloquence.
— Pensez-vous quelquefois au bon Dieu, Sophie Truchot ?
— C’est bien forcé, mademoiselle, on en parle tout le temps ici.
— Quand donc le priez-vous ?
— Quand cela se trouve, mademoiselle, et quand on m’y oblige. Je ne le prie pas aussi souvent que vous, bien sûr, parce que le bon Dieu est comme tout le monde, il n’aime pas qu’on l’ennuie…
— Sophie Truchot !… interrompit sévèrement la Préfète des orphelines, qui assistait à l’entretien.
— … mais je le prie tout de même, poursuivit Truchot sans se démonter.