Une amitié à la fois comique et touchante est celle de la mère Saint-Ignace pour Laurence Cormolin.

La mère Saint-Ignace fait un dortoir et une récréation ; de plus, elle est maîtresse de la petite infirmerie. Les bobos de toute sorte : engelures, bosses au front, genoux écorchés, doigts pincés, nez qui saignent, quenottes qu’on enlève avec un bout de fil, tout cela est de son ressort.

C’est elle aussi qui administre les médicaments quotidiens. Or, la pauvre Laurence est une enfant à croissance retardée et difficile. Il y a toujours quelque chose à refaire à sa gorge, ses yeux, son nez ou ses oreilles. Il lui faut des dépuratifs et des fortifiants. Aussi est-elle une cliente assidue de la petite infirmerie.

Est-ce de la voir sans cesse, alors que les autres ne sont que des oiseaux de passage ? est-ce pitié pour des maux qu’elle est, plus que n’importe qui, à même d’apprécier ? ou bien y a-t-il réminiscence de quelque jeune malade connue autrefois et tendrement chérie ? Toujours est-il que la mère Saint-Ignace, ordinairement bourrue, témoigne à Laurence une affection pleine de douceur et d’indulgence qui ne ressemble en rien à sa manière habituelle.

— Que peut-on exiger, je vous le demande, de cette pauvre petite qui a déjà tant de peine à vivre ? dit-elle, comme excuse à sa pitié.

Elle prend Laurence sur ses genoux, l’encourage par de bonnes paroles, des pastilles et des quartiers d’orange, à ingurgiter les drogues auxquelles l’enfant est condamnée à perpétuité.

Aussi quand, trois fois par jour, la bonne sœur Sainte-Claire fait sa tournée dans les classes et prononce cet appel qui est de son cru et dont on ne songe même plus à rire :

— Huile de foie de morue et compagnie !…

Il faut voir Cormolin se précipiter vers le couloir, gravir l’escalier, se faire faire place pour entrer la première à l’infirmerie qu’elle semble considérer comme son fief. On peut l’apostropher sans qu’elle s’attarde à répondre.

— Ne bousculez donc pas, Hérisson, dit une Bleue, vous voyez bien que tout le monde se range pour Votre Majesté Sérénissime.