Fernande a complètement accaparé la religieuse. Elle ne souffre point que ses compagnes touchent un livre, un porte-plume ni quoi que ce soit appartenant à son idole. En classe, elle a trouvé moyen d’être tout près de la chaire. Dans les rangs, elle manœuvre de façon à se trouver aux côtés de la mère du Sacré-Cœur. Elle prend des airs confidentiels pour lui dire les choses les plus banales. Entre elles deux, flotte toujours du mystère. A la moindre observation de la mère du Sacré-Cœur, Fernande prend des airs désespérés, alors que les réprimandes des autres la laissent complètement indifférente. Pendant le mois de juin, le petit autel de la classe est paré de fleurs rouges, sans cesse renouvelées par Fernande qui laisse entendre que cet hommage n’est pas seulement pour le divin Cœur, mais encore, et peut-être surtout, pour celle qui porte si dignement son nom. Et elle est fière d’arborer la ceinture rouge, comme les chevaliers du Moyen Age étaient fiers d’arborer les couleurs de leur dame.

Ce qu’il y a de plus curieux dans cette passion, c’est que rien ne semble la motiver.

La mère du Sacré-Cœur est juste mais sèche, quinteuse et d’un esprit morose. Son cours est fait avec une conscience indiscutable, mais sans entrain et sans vie. De tout le temps que Marie-Rose passa au couvent, ses deux années de Rouges comptent parmi les plus maussades.

D’autre part, Fernande possède une de ces natures sans relief qui n’inspirent ni sympathie, ni haine, ni intérêt d’aucune sorte, et qui semblent réfractaires à tout emballement. Mais c’est une vaniteuse qui, au fond, s’exaspère de l’indifférence de son entourage. Cette petite comédie passionnelle est tout ce que son orgueil — de qualité médiocre comme ses autres capacités — a trouvé de mieux pour attirer et retenir l’attention générale.

Après quelques observations particulières dont Fernande affecta un chagrin exagéré, mais dont elle ne tint pas compte, la mère Préfète l’entreprit un jour aux Billets, lui déclara avec fermeté que ses grimaces n’intéressaient personne, ni ses compagnes qui les trouvaient ridicules et niaises, ni la maîtresse, qui avait trop de charité pour lui marquer l’ennui qu’elle en éprouvait. Et le bon froissement d’amour-propre qui s’ensuivit termina l’affaire.


La prédilection de la mère Saint-Boniface pour Alice Gagneur fut légendaire au couvent.

Gagneur est le type de la « bonne enfant », respectueuse du règlement, obéissante à ses maîtresses, assidue au travail, recueillie aux exercices de piété ; mais c’est une bonne enfant « fieffée », au dire de Marie-Rose dont elle est l’ennemie en pied : sèche, égoïste, sournoise, orgueilleuse, méprisante, jalouse, tout cela dosé avec prudence, dans la mesure exacte où l’on n’encourt point de reproches.

Personne ne l’aime, ni ses maîtresses, ni ses compagnes. Comme, à proprement parler, sa conduite n’a rien de répréhensible, on ne peut pas lui marquer de mauvaises notes, mais on ne lui témoigne ni estime ni confiance.

Les enfants se réjouissent de tous les désagréments qui peuvent lui arriver. Si l’on entend parler d’une tuile qui lui tombe sur la tête, il n’est pas besoin de chef d’orchestre pour régler l’exclamation générale : « C’est bien fait pour Gagneur ! »