Son impopularité n’a d’égale que celle dont jouit la mère Saint-Boniface. Ces deux équivalences se complètent, forment un tout très fâcheux. Ensemble, elles déplorent la perversité et l’aveuglement du genre humain ; ensemble, elles cherchent les moyens coercitifs les plus propres à la régénération universelle ; car leur idéal habituel est la « loi de crainte », celle où le feu ardent, les bêtes féroces, la peste, la lèpre et autres plaies terrifiantes sont toujours prêtes à châtier le crime. Ensemble encore, dans leurs jours de miséricorde, elles récitent des prières interminables pour désarmer la colère céleste et faire contrepoids aux iniquités du monde.

Mais si, pour toutes les autres, leur mine est revêche et leur parler déplaisant, dans leurs rapports mutuels, elles sont tout sucre.

Alice joue auprès de la mère Saint-Boniface le rôle de factotum. C’est elle qui, à l’« armoire », délivre, sous le contrôle de la maîtresse, les fournitures classiques à ses compagnes. C’est elle qui distribue les papiers de dévotion dont la mère Saint-Boniface fait un usage indiscret. Et elle est récompensée de ses bons offices par des croûtons dorés à la collation, une place de choix au dortoir, les cahiers les plus frais, les plumes les meilleures, par tout ce qui peut être un privilège sans constituer une injustice.

Il faut dire, à leur décharge commune, qu’elles sont absolument de bonne foi. La mère Saint-Boniface est persuadée que c’est la sagesse précoce de Gagneur qui la voue à la persécution ; et Gagneur, que la haute vertu de la mère Saint-Boniface ne saurait être appréciée que d’un très petit nombre, peut-être même d’elle seule.

Leur avis est loin d’être partagé par la multitude. On s’irrite bien parfois des effets de leur bonne entente, mais on n’en est pas jalouses. Personne ne voudrait être l’amie de Gagneur, ni la préférée de mère Saint-Boniface.

Cela dura jusqu’au jour — jour béni pour la majorité — où la Surveillante générale, appelée à d’autres fonctions, fut remplacée par la mère Saint-Jacques, laquelle apprécia les mérites de Gagneur d’une toute autre façon.

IV
MARIE-ROSE ET QUELQUES RELIGIEUSES

Marie-Rose, cela va sans dire, fut en meilleurs termes avec certaines de ses maîtresses qu’avec certaines autres. Quelques-unes — le plus grand nombre — lui témoignèrent une sympathie pleine d’indulgence ; quelques autres une prévention qui, pour être discrètement exprimée, n’en était pas moins très appréciable ; d’autres encore, une sévérité rigoureuse destinée à l’amélioration de son caractère — mauvais moyen qui, s’il n’avait eu comme contrepoids l’extrême bonté qui était la note dominante au couvent, aurait pu avoir pour elle des résultats déplorables. Il faut ajouter que, grâce à la discipline congréganiste, si forte quand elle est bien observée, ni ces sympathies ni ces préventions ne donnèrent lieu à la moindre injustice, sauf une fois.

On dit au Pensionnat que Marie-Rose est une des chéries de la mère Assomption, et la fillette a bien conscience que c’est un peu vrai. Mais quoi d’étonnant à ce que la Préfète témoigne une sollicitude plus grande à l’enfant sans mère qu’elle a connue toute jeune et dont elle supporte l’entière responsabilité ?

Si la mère Préfète passe aisément l’éponge sur les méfaits de Marie-Rose, c’est parce qu’elle sait bien que ces méfaits font plus de bruit que de mal. Elle sait que si l’étourdie fronde aisément l’autorité, du moins elle ne la dénigre pas, que si elle a mauvaise tête, elle n’a point mauvais esprit, et qu’elle aime sincèrement ses compagnes, ses maîtresses et son couvent.