Quand Marie-Rose est en révolte contre les pouvoirs autorisés, c’est la mère Sainte-Thérèse qui, tout doucement, l’amène à résipiscence. Quand Marie-Rose est découragée plus que de raison — sans raison même parfois — c’est encore la mère Sainte-Thérèse qui la réconforte, lui rend ce qui lui fait trop souvent défaut : la confiance en elle-même. Dans les moments, rares heureusement, mais abominablement pénibles, où Marie-Rose se sent de l’amertume au cœur, c’est la mère Sainte-Thérèse, toujours, qui lui inspire la mansuétude envers ceux qui lui font ou lui veulent du mal, et la résignation aux événements inéluctables. Devant la mère Sainte-Thérèse seulement, Marie-Rose pleure sans contrainte ; et c’est merveille d’entendre cette femme, de culture très ordinaire, trouver une telle éloquence pour consoler son enfant.

Ce fut seulement plus tard — beaucoup plus tard — que Marie-Rose comprit de quelle affection rare et précieuse la mère Sainte-Thérèse l’avait aimée, une de ces affections qui se donnent sans mesure, qui ne s’imposent point et n’exigent aucun retour, une affection que rien ne décourage, pas même l’indifférence ni l’ingratitude, et que les pires disgrâces, ni même l’abjection n’arrivent pas à rebuter.


Une amitié très comique fut celle de la mère Saint-François de Sales. On n’a pas idée d’une aussi drôle de petite bonne femme. Elle est courte, toute ronde, et cependant menue. Sa tête ressemble à une pomme un peu ridée et rougie par le soleil. Les enfants l’appellent la mère « Pomme d’api » ou simplement la mère « Pomme », ou plus simplement encore, mais avec un peu d’irrévérence « Pomme » tout court. Ses petits yeux vifs remuent sans cesse et sa bouche toute plissée marmotte continuellement.

La mère Saint-François de Sales n’a plus les idées bien nettes. Toute seule dans le monde, elle aurait du mal à se gouverner et ne rendrait aucun service. Mais en Communauté, on tire parti de toutes les capacités, voire même des déchets. La mère Saint-François de Sales a trouvé son emploi ; elle tricote à perpétuité. Dieu sait la quantité de paires de bas qui sortent chaque année de ses mains diligentes ! Sa vie intellectuelle tout entière, tient dans le tricotage ; et les instruments de travail revêtent à ses yeux une vague personnalité. Elle leur parle, les admoneste, leur enjoint de faire de bonne besogne. Elle gourmande tour à tour les aiguilles parce qu’elles ne glissent pas à son gré, la laine parce qu’elle se tord, le peloton parce qu’il vagabonde sur le sol.

Elle n’a, bien entendu, aucun rapport avec les pensionnaires. En allant et venant, on la rencontre avec son éternel tricot et son éternel marmottage ; c’est tout.

Mais Marie-Rose la fréquente quelquefois aux Capucins près de la chaise longue d’Anna Leloutre ; c’est là qu’elles ont lié commerce d’amitié. La petite pensionnaire est scrupuleusement tenue au courant du travail de la mère Pomme. Elle sait quand on termine un bas, quand on en est aux rappetis ou au « cœur de talon ».

Les confidences de la tricoteuse prennent quelquefois une allure plus amicale, plus personnelle.

— Mademoiselle Gourregeolles, je vous en ferai une paire de rouges…, tout rouges comme la soutane des clercs…, pour entrer dans le monde, s’entend.

Aux yeux de la bonne mère, comme aux yeux de beaucoup de ses compagnes, « entrer dans le monde » signifie sortir du couvent.