Comme Aliette avait fort heureusement l’esprit juste et droit, elle ne garda point rancune à la mère Saint-Joseph.

— Comprenez-vous, disait-elle, à Marie-Rose, bien des années plus tard, elle avait entrepris de m’inculquer l’ordre par n’importe quel moyen, elle n’était arrivée qu’à m’en inspirer l’horreur. Elle s’est trompée, mais ce n’était pas sa faute.


Il en fut de même pour la mère Saint-Boniface et Marie-Rose.

La Surveillante générale est pleine de qualités trop évidentes pour que nul songe à les mettre en doute. Chacun rend justice à son respect intransigeant du devoir, à l’équité de ses avis, à la fermeté de sa conscience. Mais elle est d’une vertu sévère, morose, implacable. Elle ignore le bon rire franc de la plupart de ses compagnes et le sourire indulgent de presque toutes.

Elle ne se contente pas de punir toute infraction à la règle, si menue, si inoffensive que soit cette infraction, elle recherche avec zèle tous les cas de répression et les utilise sans miséricorde. Son système éducatif veut que toute faute reçoive son châtiment. On peut dire qu’à cet égard Marie-Rose jouit d’un traitement de défaveur.

Toutefois, la loyauté force à convenir qu’elle agit par maladresse et non par méchanceté. Cette jeune nature très ouverte, avec des alternatives d’exubérante gaieté et de méditation profonde, lui semblait pleine de menaces pour l’avenir et elle résolut de la mater. Pour atteindre son but, elle employa les moyens qui lui parurent les plus efficaces : le ton habituellement grondeur, l’application la plus rigoureuse du règlement, les mortifications matérielles et morales, le regard toujours scrutateur et méfiant. « Par hasard, la conduite de l’enfant est correcte, mais sa pensée ?… n’y a-t-il rien à reprendre dans sa pensée ?… »

Ce système qui, du reste, ne la mata point, eut pour résultat de tenir Marie-Rose en état permanent de mutinerie, voire même d’indocilité, vis-à-vis de la Surveillante générale. Par bonheur, elle avait un bon fonds, elle se fâchait tout rouge, mais elle n’était ni boudeuse, ni rancunière. Son irritation s’évaporait en discours — discours brefs, mais énergiques — qui se terminaient généralement par l’aveu de ses fautes et la promesse de se corriger.

Au résumé, elle garda de ses luttes avec la mère Surveillante un souvenir égayé sans la moindre rancœur. Plus tard, même, quand la vie lui eut donné l’expérience, elle s’aperçut que, la mère Préfète et M. l’abbé mis à part, c’est la mère Saint-Boniface qui l’avait le mieux jugée, le mieux devinée. Le remède avait été mal appliqué, mais le diagnostic avait été exact.

La vérité est que la Surveillante était mauvaise disciplinaire. Comment lui avait-on confié ce poste très délicat dans un établissement où toutes les valeurs étaient si parfaitement utilisées ? c’est à n’y pas croire.