Que non ! Elles ne sont pas si oies blanches que cela. Elles savent très bien que les hommes et les femmes sont faits pour s’aimer mutuellement. Et si, au couvent, on ne fait rien pour faire naître et pour développer cette connaissance, on ne fait rien non plus pour la détruire. On parle même volontiers aux enfants de leur futur rôle d’épouses et de mères de famille.

Bien entendu, si l’on a vent de quelque passionnette, on intervient avec promptitude et fermeté. Il faut mettre les fillettes en garde contre l’inexpérience de leur cœur ; il faut veiller aussi à ce que leur sentimentalité ne se développe pas trop tôt ni d’une manière exagérée, et surtout à ce qu’elle ne prenne pas une mauvaise direction. Mais on agit en cela posément, sans s’étonner ni s’indigner.

Va-t-on honnir ou rudoyer une enfant parce que de nouveaux sentiments s’éveillent en son âme ? parce que tout son être aspire à quelque chose d’inconnu qui la trouble et l’inquiète ? Ce serait d’une pédagogie déplorable. Il convient bien plutôt de l’éclairer, de la rassurer et, au besoin, de la consoler — car, ces passionnettes que l’on juge sans importance, sont pour les jeunes filles la première école de chagrin.

Il faut ajouter que le régime du couvent, austère, un peu rude, n’est point propice aux émotions sentimentales ; il a vite fait de les mettre au pas. Toutes les minutes se trouvent strictement occupées par une tâche ou un devoir, on n’a guère de temps pour la rêverie. De par l’observation du règlement, les confidences ne peuvent être que rares et courtes. Il y a donc beaucoup de chances pour que le foyer s’éteigne faute d’aliment.

Néanmoins, il y eut toujours des passionnettes au couvent. Le traditionnel cousin, les frères des amies et les amis des frères en furent généralement les héros. On en connut quelques-unes, on en soupçonna davantage. Il y en eut de comiques, d’absurdes, de touchantes ; aucune ne donna lieu au plus léger scandale. Une comparution devant l’autorité, et au besoin un conciliabule avec la famille suffisaient presque toujours à rétablir l’ordre. Si le sentiment persistait, il devenait tout au moins silencieux ; le temps et quelques exhortations judicieuses venaient achever la cure.

Quelques-unes de ces passionnettes aboutirent au mariage et les fiancés en herbe devinrent de très bons époux.


Le roman d’Hélène. — Il est tacitement convenu qu’Hélène de Puyrenaud épousera Bernard de Juisaye. Ils se connaissent depuis leur plus petite enfance. Leurs familles sont alliées et ont des intérêts communs. Bien entendu Hélène et Bernard ne sont pas engagés formellement, mais dans les plans d’avenir où ils se trouvent mêlés, on devine le désir plein d’espoir des deux familles.

Petit à petit, sans qu’ils en aient trop conscience, leur amitié d’enfance évolue, devient plus tendre, plus forte et, en même temps plus réservée. Avec discrétion, mais sans trouble aucun, Hélène parle à ses amies du sentiment nouveau qui s’établit en elle et dont peut-être elle ignore la nature exacte.

De quoi serait-elle troublée ? Bernard ne doit-il pas être le compagnon de sa vie ?… le père de ses enfants ?… Et le catéchisme lui-même, ne dit-il pas que la femme doit aimer son mari ?…