Les courtepointes sont faites de ces étoffes antiques, inusables comme tissu et comme coloris ; leur existence est encore prolongée par les soins méticuleux des bonnes sœurs qui éloignent tout danger d’avaries. On donne à ces étoffes, dont la fabrication est abandonnée depuis longtemps, le nom d’« indiennes » ou de « perses ». Les gens d’humeur conciliante disent de l’« indienne-perse ».
Les dessins n’en sont pas modern-style, oh ! non. Ils ne renferment ni allégorie, ni symbole, ni sens caché, et sont accessibles aux esprits les plus simples. Il y a dans un dortoir les Horaces et les Curiaces, marron clair, dans un autre, l’Histoire de Joseph vendu par ses frères, de couleur lie de vin, puis un Haroun-al-Raschid, abricot très mûr, les Quatre Fils Aymon, d’un violet prune de Monsieur, des oiseaux huppés et empennés de la façon la plus effarante, sur des arbres plus effarants encore, le tout d’un bleu de vieille porcelaine, des anges — ou des amours, la chose ne fut jamais bien élucidée — d’un rose pâle sur fond crème.
Ces antiquailles auraient constitué des pièces de collection très intéressantes, mais les fillettes n’en ont cure ; elles traitent sans plus de façon le patriarche, le calife, les guerriers romains, les preux, l’oisellerie et les enfants joufflus.
Officiellement, chaque dortoir est désigné par le nom de son patron. Il y a l’Ange Gardien, le petit Jésus, Sainte-Anne, Sainte-Agnès, Sainte-Marthe, etc, mais les élèves préfèrent le classement par courtepointes. On dit, par exemple :
— Les Fils Aymon sont toujours en retard.
Ou bien :
— Les Paradisiers ont cassé un carreau, ce matin.
Ou encore :
— On a fait joliment du bruit, hier au Joseph.