Les chaussures de danse seraient dignes d’un poème. Cela tient du soulier découvert et de la pantoufle. C’est fait d’un velours marron pointillé de jaune clair, et cela s’attache à la cheville par un lacet en manière de cothurne.
Nulle part on ne voit de ces choses bizarres et surannées : ni dans les magasins, ni aux pieds des gens, nulle part, si ce n’est à la classe de danse de M. Loudel.
Dans quelle mystérieuse fabrique cela prend-il naissance ? ou bien, où existe-t-il un stock de cette extraordinaire chaussure qui semble du même âge que les escoffions et les vertugadins ? Mais quel stock pour fournir aux pieds des petites-filles après avoir fourni aux pieds des grand’mères !
Les commentaires des fillettes à ce sujet sont intarissables.
Presque toutes les pensionnaires aiment les leçons de danse. Mais quelques-unes les déclarent aussi ennuyeuses que l’arithmétique et la géographie. D’autres, au contraire, s’y complaisent trop. C’est à celles-là que la mère Saint-Boniface réserve ses anathèmes et ses citations édifiantes.
— Saint Ambroise appelle la danse « l’écueil de l’innocence et le tombeau de la pudeur ». Le concile de Laodicée l’interdit même aux noces. Le concile de Tours la traite « d’artifices et d’attraits du démon ». Saint François de Sales, lui-même, qu’on ne put jamais accuser d’être sévère, dit qu’« au bal, l’âme se trouve en de graves dangers ».
A quoi Marie-Rose, qui accepte volontiers la discussion et ne craint point de compulser les textes, répond victorieusement :
— Mais l’Écriture sainte dit : « Louez le Seigneur avec des trompettes, louez-le en harpe et psaltérion. Louez-le par des chœurs et des danses. » Quand les Israélites sortirent d’Égypte, Marie, sœur de Moïse, improvisa des danses pour célébrer ce grand événement. Au retour de Jephté, ce fut par des danses que sa fille Zeïla fêta sa victoire.
— Pauvre Zeïla ! interrompt Hélène Dubosc avec un grand calme, pour ce que la victoire de son père lui rapporta d’agrément, il n’y avait vraiment pas de quoi danser.