— Pourvu que ces demoiselles s’habituent au rythme !… dit le père Loudel, que la peur de voir restreindre ses attributions rend conciliant.

Quant à la valse, c’est une chose dont il ne faut même pas parler au couvent.


Les lamentations intarissables de la mère Saint-Vincent et de M. Loudel sur le « siècle » sont tout ce qu’il y a de plus comique.

La mère Saint-Vincent est maîtresse d’écriture ; elle a non seulement la conscience, mais l’amour de sa tâche. Elle ne se contente pas de la correction en classe, elle emporte les cahiers de ses élèves pour étudier les défauts de chacune et chercher les remèdes.

Tout en surveillant la danse, la bonne religieuse examine, réfléchit, se lamente. Et pendant les dix minutes de halte qui coupent la leçon, le maître à danser s’approche d’elle ; alors tous deux unissent leurs doléances.

— Ah ! madame Saint-Vincent ! vous souvenez-vous des mamans de ces demoiselles… Comme elles étaient plaisantes dans leur jeune gravité !… comme elles se pliaient docilement aux exercices préliminaires !… Aussi savaient-elles décomposer les pas et les mouvements. Mais la jeunesse d’aujourd’hui ne connaît plus l’application ; elle veut tout savoir et ne veut rien apprendre… Encore, ici, l’enseignement classique a-t-il conservé ses bases essentielles, mais partout ailleurs !… On ne prend plus garde à la pose des pieds, ni aux flexions des genoux, ni à la tenue des bras, ni à l’attitude, ni aux gestes, ni à rien… On saute, madame Saint-Vincent, on ne danse plus…

— Hélas ! monsieur Loudel, c’est comme l’écriture ; voici encore une chose qui s’en va… Je ne dis pas qu’il n’y a plus de bonnes mains, mais les méthodes auront bientôt disparu. Dans notre jeunesse, on ne connaissait que l’écriture française, si nette, si franche, si loyale… Il y a belle lurette qu’elle a disparu, du moins, dans la pratique courante. Il a fallu d’abord lui substituer l’anglaise ; cela encore restait classique jusqu’à un certain point. Mais, que dire de l’expédiée !… cette écriture sans gêne, pleine d’irrespect pour celui à qui elle s’adresse… C’est pourtant devenu réglementaire… Et ces petits cahiers tout préparés qui ont la prétention de remplacer nos modèles d’autrefois…, nos modèles qui, tous, renfermaient une connaissance utile, une maxime, un conseil…, nos modèles qu’on pouvait adapter non seulement à la main, mais au caractère de l’enfant, et qui contribuaient ainsi à la formation des jeunes âmes… Oh ! ces cahiers ! quel mal ils font par le bien qu’ils empêchent de faire !… On griffonne, monsieur Loudel, on n’écrit plus.

— C’est vrai, madame Saint-Vincent, et tout cela a une fâcheuse répercussion sur nos mœurs. Les traditions s’en vont l’une après l’autre, c’est grand dommage. Tenez, un détail, la révérence est passée de mode ; même à l’église, on ne fait plus la révérence…, pas plus que la génuflexion…; un petit hochement de tête, c’est bien assez pour le bon Dieu. Dans certains milieux, qualifiés d’ailleurs de rococo, on pratique bien encore la révérence, mais quoi de commun, je vous prie, entre la flexion brusque du genou, le petit coup sec du pied tiré en arrière et le joli mouvement à la fois souple et grave en usage dans notre jeune temps…, rien du tout. Et le baise-main, ce tendre et respectueux hommage de nos pères envers les dames, savez-vous par quoi il est remplacé ?… par ce qu’on appelle un shake hand…, autrement dit une poignée de main, et donnée de quelle façon…, toc, un geste comme pour enfoncer des clous. Et voilà ce que l’on remarque tous les jours dans le monde.

La mère Saint-Vincent lève les yeux et les bras vers le ciel attestant ainsi qu’elle n’a que faire d’aller dans le monde pour y voir de pareilles choses.