Mais ce que l’on enseigne par-dessus tout, c’est l’oubli de soi-même, l’abnégation habituelle, inconsciente. Cet enseignement-là est donné, non dans de petits traités appris mot à mot, mais par l’exemple et par un entraînement si facile et si doux qu’on ne le sent même pas.
Maintenant, était-ce là une éducation qui faisait des personnes pratiques, autrement dit des unités de combat ? Non, certes. Et s’il est strictement vrai que le but de l’éducation est de former l’enfant pour le milieu qui sera le sien et l’existence qu’il devra mener, les méthodes congréganistes du temps de Marie-Rose étaient défectueuses.
On n’élevait pas les jeunes filles pour la vie telle qu’elle est ; on les élevait pour la vie telle qu’il faudrait qu’elle fût, non pour être parfaite, mais seulement normale et juste.
L’enseignement moral qu’elles recevaient pouvait se résumer ainsi : « Il y a au soleil de la place pour tout le monde ; prenez la vôtre, mais rien que la vôtre ; et aidez les faibles à réclamer la leur. » Et elles tombaient dans une société où cette doctrine est en honneur : « Plus vous tiendrez de place au soleil, plus vous verrez clair et plus vous aurez chaud. Passez sur le dos des imbéciles qui ne savent pas se défendre. » Beaucoup, dès lors, étaient vaincues d’avance.
La vie moderne, cette vie dont l’égoïsme, l’ambition, le besoin de jouir et surtout la folie de paraître font un champ de bataille, cette vie où, à moins de capacités ou de chances exceptionnelles, il faut pour réussir courber l’échine devant les grands et piétiner les petits, cette vie-là, les maîtresses de Marie-Rose ne la soupçonnaient même pas. Et si elles l’avaient connue, elles n’auraient pu qu’en inspirer l’horreur à leurs élèves.
II
PETITS FAITS, GRANDES LEÇONS
La mère Assomption se sert pour parler aux enfants, d’un langage à la fois très élevé et très simple que toutes comprennent, même les plus petites et les plus bornées. Elle possède, au suprême degré, le don de persuader. Elle ne prêche pas à tort et à travers, elle guette avec une patience attentive l’instant où le jeune esprit est — pour employer une expression médicale courante — en état de réceptivité, c’est-à-dire, dans les conditions voulues pour accepter l’enseignement qu’on lui offre et en tirer le meilleur parti. Il est telles mercuriales que Marie-Rose n’oublia jamais et qui, pour toute la vie, dominèrent ses sentiments et dictèrent sa conduite.
C’est une remontrance qui lui fit comprendre que chacun est responsable de soi-même. C’est une remontrance qui lui enseigna qu’il faut prévoir et mesurer les conséquences de ses actes, même les plus futiles. C’est une remontrance qui lui fit voir la taquinerie sous son véritable jour et lui en inspira à tout jamais l’horreur.