— Berthe, l’autre jour, en venant à l’appartement porter l’éponge du tableau noir, vous avez profité d’un moment où la bonne sœur Sainte-Claire avait le dos tourné pour vider le fond d’une bouteille d’encre dans la terrine où les éponges des autres classes trempaient déjà. Pour ce haut fait, la mère Surveillante vous a donné cinquante lignes que vous aviez, certes ! bien méritées, et vous vous êtes dit que tout était terminé ainsi, que, suivant l’expression consacrée, vous aviez payé votre dette à la société. Eh bien, écoutez : le jour même où, sans trop de malice, vous infligiez à la pauvre bonne sœur un surcroît de travail, elle avait reçu la nouvelle de la mort d’une nièce qu’elle aimait beaucoup et qui laisse trois jeunes enfants sans ressources et sans protection. Croyez-vous vraiment que, au lieu de nettoyer les éponges que vous aviez salies, elle n’aurait point préféré se rendre au Chœur, avec la permission de sa maîtresse, pour pleurer aux pieds du bon Dieu, le prier de recevoir la défunte et lui recommander les pauvres petits orphelins ? Et, en dehors de cette considération pieuse, pouvait-elle être d’humeur à supporter la plaisanterie ? Parce que vos maîtresses dissimulent leurs ennuis, leurs chagrins et, jusqu’à un certain point, leurs souffrances, les jugez-vous donc insensibles ?…
Berthe courbait la tête avec un repentir profond et sincère.
— Savez-vous ce qui est arrivé encore ? poursuivit la mère Assomption ; la pauvre sœur que vous ne savez toutes comment faire enrager et qui, sous son apparence un peu grognon est la bonté même, a demandé votre grâce quand elle a su que vous étiez punie à cause d’elle. On a eu bien du mal à lui faire entendre que tout manquement à la règle doit être réprimé.
Berthe, maintenant, pleurait très fort en priant la mère Préfète d’accepter tout son argent de poche pour les petits neveux de la bonne sœur.
La mère Assomption continua :
— Vous, Léa, c’est sur une de vos compagnes que votre taquinerie s’est exercée. Marthe Expilly qui, j’en conviens, est un peu molle et frileuse, était, ce jour-là, plus recroquevillée que de coutume. Pour vous moquer d’elle, vous lui avez apporté tout ce qu’il y avait de vêtements disponibles Sous l’Allée : un cache-nez, deux fichus, une capeline et jusqu’au tablier de la petite sœur Berthet qui se trouvait là, je ne sais par quel hasard. Marthe vous suppliait de la laisser tranquille ; elle vous disait en pleurant : « Léa, je vous assure que je suis malade » ; vous ne l’écoutiez pas ; vous l’appeliez : trembleuse, marchande de trembleries. Or, cette tremblerie, comme vous disiez, était le premier frisson d’une otite fort grave dont elle a beaucoup souffert et dont elle n’est pas encore guérie.
— Je sais, ma mère, protesta la coupable très désolée ; chaque jour, j’ai dit le chapelet à son intention, et j’ajoutais trois Salus infirmorum.
— Bien, Léa, j’espère qu’avec la contrition, vous avez le ferme propos ; car vous êtes extraordinairement taquine. Je vous répète ce que je viens de dire à Berthe afin que cette idée pénètre bien votre esprit à toutes. Quand vous taquinez une personne, vous ne savez pas dans quelle disposition physique et morale elle se trouve. Vous ignorez si elle n’est pas sous le coup d’un ennui, d’une inquiétude, d’un chagrin, ou d’un malaise, qui lui rend très pénible ce que, une autre fois, elle supporterait aisément. La pensée de frapper quelqu’un sur une plaie vous ferait horreur, et vous n’éprouvez aucun scrupule à blesser une âme déjà souffrante. Vous ne pouvez pas deviner ce que l’on ne dit point, objecterez-vous ; et bien, c’est pour cela précisément qu’il faut toujours vous abstenir. Est-ce compris ?
— Oui, ma mère, firent, à l’unisson, les voix repentantes de Berthe et de Léa.
— A vous, Marie-Rose, puisque, aussi bien, c’est votre équipée d’hier soir qui motive cette remontrance. Vous n’êtes pas taquine au sens strict du mot, parce que vos méfaits s’adressent rarement à une personne déterminée — encore n’est-ce pas pour faire plaisir à la mère Saint-Boniface que vous bouleversez son matériel — mais ces méfaits amènent un désarroi général, des querelles, des ennuis de toute nature. Pour nous en tenir à votre dernière lubie, ne pouvez-vous laisser tranquilles les chandelles de nos sœurs ? Va-t-il falloir mettre les lanternes sous clé ? Vos maîtresses sont fatiguées par une journée de travail, elles ont hâte de prendre du repos ; certaines de vos compagnes, malingres ou simplement frileuses, souffrent de cette station dans le courant d’air que leur imposent vos belles inventions. D’autres ont bon appétit et s’impatientent du retard apporté au souper. Avez-vous jamais calculé la somme de petites misères, de petites contrariétés, de petites douleurs que vous créez pour un plaisir qui, vraiment, n’a rien de délicat ? Nul n’a le droit de chercher son agrément en faisant souffrir les autres.