Les fillettes étaient attentives à la voix sérieuse et ferme qu’elles entendaient. Jamais elles ne s’étaient représenté, sous cet aspect malfaisant, des plaisanteries qu’elles jugeaient inoffensives.
— Maintenant, poursuivit la mère Assomption, passons aux grincheuses. La taquinerie est un mouvement détestable, mais ce n’est pas une raison pour lui opposer un mouvement au moins aussi détestable. Renée, c’est à vous que je m’adresse. L’autre jour, Bénard, la petite orpheline de semaine, avait enduit vos chaussures d’une épaisse couche de cirage et ne les avait pas fait reluire. A ce mauvais procédé qui, du reste, a été puni, et plus sévèrement que vous ne le pensez, parce que, pour ces enfants destinés à servir, il faut une éducation spéciale, vous avez répondu par des paroles si dures, si mortifiantes que je ne veux pas les répéter. Est-ce brave, dites-moi, et généreux, de traiter ainsi une pauvre petite qui ne peut se défendre, qui n’a d’autres amis, d’autre protection, d’autre gîte que ceux qu’elle trouve dans cette maison ?
Les trois fillettes qui n’étaient plus en cause regardaient leur compagne avec sévérité. Qu’avait-elle bien pu dire à Bénard pour qu’on ne voulût point le répéter ? Ce devait être bien méchant ou bien lâche.
La mère Préfète les trouvant au point où elle voulait les voir, dit pour conclure :
— Je sais bien que vous n’êtes pas cruelles et que vous êtes désolées quand on vous fait toucher du doigt le côté douloureux de vos taquineries. Mais il faut y penser de vous-mêmes, afin de vous épargner des remords.
Marie-Rose était dans un de ces moments d’extraordinaire lucidité où l’esprit comprend, accepte et retient tout ce qui lui est offert. Cette scène ne devait point s’effacer de sa mémoire.
C’était par une de ces splendides journées de fin d’hiver où l’air est pur et comme trempé de soleil. Sur le ciel bleu pâle, des mouettes passaient en volées nombreuses ; les oiseaux commençaient à piailler aux Terrasses et au Berceau Fleuri. La leçon de mansuétude et de bonté qu’elle venait de recevoir, appuyée en quelque sorte par la clémence de la nature à laquelle elle était très sensible, se fixa dans son esprit pour toujours.
Elle put causer à autrui du tort ou de la peine, mais ce ne fut jamais volontairement. On lui dit parfois des choses très dures, imméritées auxquelles elle aurait pu répondre sans être injuste ; elle prit sur elle de ne point le faire, même avec ceux qu’elle n’aimait pas, même avec ceux à qui elle aurait eu le droit d’en vouloir. Elle eut parfois des discussions très vives, — si elle n’attaquait point les idées des autres, elle défendait âprement les siennes, — mais elle se garda toujours d’allusions blessantes ou simplement ennuyeuses. Non qu’elle fût meilleure que beaucoup, ni plus miséricordieuse, mais, suivant le conseil de sa maîtresse vénérée, elle voulait se prémunir contre les remords.
Il y a, au couvent, un excellent système pour régler les conflits, c’est l’enquête immédiate et publique. Car si la discipline est ponctuelle, elle n’est ni tatillonne ni tyrannique. Les religieuses préfèrent une réclamation franche et même un peu vive aux petites menées sournoises trop souvent en usage dans les groupements de fillettes. Les enfants le savent et elles ne craignent point de prendre la parole pour s’expliquer ou pour se plaindre.