Marie-Rose se mit à la tenue des livres, sans entrain parce qu’elle redoutait les chiffres sous toutes leurs formes, mais avec application parce qu’elle était consciencieuse. La première année, elle chercha, de tout son pouvoir, le fil conducteur qui devait la guider dans le labyrinthe. La seconde année, elle s’abstint de tout effort de raisonnement, un peu révoltée de ce fatras qui lui faisait perdre son temps. La troisième année, elle prit le parti de s’en amuser. Et elle fit école. Chez les Violettes, on donna une sorte de vie aux personnages fictifs de la comptabilité. On parla d’eux comme s’ils existaient et comme si, réellement, on faisait des affaires avec eux. Exemple :
La maîtresse. — Établissez le compte suivant avec sa formule précise : M. de Godebout n’a pas payé le billet de sept cent cinquante francs qu’il nous avait signé et qui est échu d’hier.
L’élève. — Pauvre homme ! c’est qu’il n’a pas d’argent. Ce n’est pas la peine de lui établir un compte, ma mère.
La maîtresse. — Un navire venant de Bourbon a coulé dans le port du Havre avec toute sa cargaison. Or, dans ce navire, nous avions tant de boucauts de sucre estimés à tant. Qu’allons-nous faire de ce sucre ?
L’élève. — Mais, ma mère, que voulez-vous qu’on en fasse ? Vous pensez bien qu’il est fondu.
L’échec persistant des cours de comptabilité commerciale ne découragea pas les religieuses. Vingt ans après sa sortie du couvent, Marie-Rose apprit par une de ses jeunes parentes qu’ils sévissaient encore, que M. de Godebout continuait à ne point payer ses billets et que des boucauts de sucre fondaient toujours dans le port du Havre.
Tous les samedis après-midi, dans chaque classe, il y a « sac ». Cet exercice fait la joie des pensionnaires. Voici en quoi il consiste :
Dans un sac d’indienne se trouvent de petits cartons sur lesquels est écrite une question ayant trait aux connaissances générales que chacun doit posséder. On y rencontre pêle-mêle de l’histoire, de la géographie, de la littérature, des sciences usuelles, etc. Exemple : Nommez les quatre grandes Antilles. — Qu’est-ce que la guerre des Deux-Roses ? — Quelle différence y a-t-il entre les veines et les artères ? — Nommez les principales plantes textiles. — Qu’étaient-ce que les iconoclastes ? etc., etc. Bien entendu les demandes sont proportionnées au degré d’instruction des élèves et le « sac » des Jaunes ne ressemble pas à celui des Violettes.
Il faut répondre d’une manière succincte et rapide, sinon l’on passe à la suivante, puis à l’autre suivante, jusqu’à ce que la question soit résolue. Toute bonne réponse est payée d’un jeton que l’on touche en nature et sur l’heure, ce qui est bien plus agréable que les bons points marqués sur le cahier et totalisés à la fin de la semaine.