Les traditions et les coutumes sont nombreuses au couvent ; et, en général, les enfants y tiennent beaucoup. Il y en a qui datent de la fondation de l’Ordre et ont eu pour point de départ quelque article du règlement.
Ce règlement porte que « les chanoinesses régulières de Saint-Augustin enseigneront dans leurs écoles expressément bâties et préparées pour les petites filles de parmi la ville, toutes celles qui s’y présenteront… On y devra enseigner la prière, le catéchisme, la civilité et la bienséance ; à lire, à écrire, à calculer, à coudre, à travailler à toutes sortes d’ouvrages manuels propres à des filles, et qui, de soi, puissent porter profit à celles qui voudront s’en servir, tels que du lassis et à le recouvrir, du point coupé et de la nuance ; mais on n’y montrera pas d’ouvrages rares et subtils et de grand appareil. On ne permettra pas qu’elles sautent vivement d’un ouvrage à un autre par légèreté ou dégoût, ou ennui, ou curiosité. »
Après ces détails, touchants par leur minutie et par la sollicitude qu’ils décèlent, P. Fourrier ajoute, comme si cela lui revenait à l’idée : « On instruira aussi d’autres filles qui seront pensionnaires et logées dans l’établissement… Les religieuses tâcheront de leur montrer tout ce qui se puisse apprendre à des filles du monde pour plaire à Dieu, à leurs père et mère et autres personnes de leur appartenance. »
Ainsi donc l’idée première du fondateur était bien l’éducation des enfants pauvres ; le souci des filles de la bourgeoisie ne venait qu’ensuite. Les pensionnaires le savent fort bien et elles s’en inspirent pour leur conduite. Une fois par an, la veille des Rois, elles fraternisent avec leurs petites compagnes de l’école gratuite et partagent avec elles les cadeaux du Jour de l’An. Ces cadeaux ne sont pas envoyés dédaigneusement, ils sont distribués avec sympathie, et si gentiment que les jeunes écolières n’en peuvent ressentir ni humiliation ni envie. On étonnerait bien la plupart de ces fillettes en leur disant qu’il existe une distinction sociale entre celles qui donnent et celles qui reçoivent avec un égal plaisir.
Ce n’est pas tout. L’assistance au couvent est franchement utilitaire. Une poupée, un cheval de bois, du sucre de pomme, c’est bon ; mais le bien-être pour toute la maisonnée est encore meilleur. On choisit, parmi celles dont les enfants fréquentent l’école gratuite, une famille nombreuse, récemment privée de son chef et l’on assure la vie de cette famille pour quelque temps, pour toute une année parfois. On habille la mère et les enfants, on paye le loyer, on envoie du combustible et des denrées alimentaires. Les cotisations, très larges à ce moment où les bourses viennent d’être remplies, permettent d’être généreux.
Comme au couvent on attache une grande importance à la leçon des actes, les pensionnaires font leur distribution elles-mêmes. Cela se passe Sous la Chapelle comme toutes les cérémonies qui entraînent des mouvements et du tumulte. Ce sont donc les enfants qui reçoivent la famille désignée. Elles sont, jusqu’à un certain point, maîtresses de la situation ; et elles en sont si fières qu’elles déploient un zèle parfois indiscret.
On se met trois ou quatre pour attacher la bavette d’un poupon au risque de l’étrangler. Pour chausser un petit qui marche à peine, on lui lève les deux pieds à la fois et on l’assied par terre. Une fillette se trouve subitement enveloppée de plusieurs châles, si bien qu’elle disparaît dans un amas de laine. On enfonce sur la tête d’un petit garçon un béret trop grand qui lui cache les yeux, le nez et les oreilles.
D’autres donatrices plus portées sur les friandises, montent la garde près de leurs invités. A peine un petit bec se trouve-t-il disponible qu’une demi-douzaine de mains sont là pour le remplir, et il doit ingurgiter tout ensemble un fondant, un marron glacé et une pastille de chocolat. On s’arrête seulement quand il suffoque.
Tout cela ne va pas sans un peu de bousculade et quelques propos aigres-doux.
— Vous avez déjà rempli sa bouche trois fois, à celui-là ; et moi pas une seule.