— Vous figurez-vous, disait-elle en riant à son mari, le jour où tous ces bruits nous arriveront par un petit fil jusqu’au fond du parc, et où nous pourrons entendre chanter un acte des Huguenots, en voyant la lune se lever derrière nos arbres, ou écouter crier les journaux du soir et sonner la corne des tramways ?

— Ce sera la mort des chemins de fer, répliqua celui-ci non moins gaiement, et nous vieillirons alors sans passer notre seuil ! Même en vue de cette retraite prochaine ferions-nous bien d’user par précaution de toutes les ressources civilisées. Vous, par exemple, vous verriez quelque médecin et emporteriez une bonne ordonnance contre ce rhume qui dure trop. Voulez-vous ? Vous ne connaissez pas l’humidité de nos hivers bretons, et je n’aimerais pas vous voir commencer l’automne sans être débarrassée de cette misère.

— Un docteur dit-elle surprise sérieusement, mais lequel ? Je n’en connais point, et cette toux n’est rien, je vous assure.

— Évidemment, reprit Jean avec empressement, mais pourquoi ne pas vous soigner quand même, ne fût-ce que pour me faire plaisir. Puis, si nous ne quittons plus Kerdren ?…

Elle inclina la tête en souriant, mais sans répondre, et s’avança de nouveau près du balcon pour regarder au dehors. Seulement ses yeux ne se fixaient plus que vaguement sur les voitures et les piétons, et son esprit semblait loin de ce qu’elle voyait, occupé à suivre quelque idée pénible dont le reflet passait sur sa figure. Debout à côté d’elle, Jean l’observait avec anxiété, regardant les pensées mélancoliques monter une à une sur ce visage mobile dont il avait appris à connaître les moindres impressions.

Il cherchait que dire et que faire, craignant d’accentuer sa préoccupation en lui en parlant, et triste pourtant de se taire, quand elle se retourna vivement.

— Et où me conduirez-vous ? fit-elle avec un petit tremblement dans la voix qu’elle essayait vainement de dominer.

— Où vous voudrez, bien entendu, répondit-il, parlant naturellement quoiqu’il sentît grandir son trouble. N’y a-t-il pas quelqu’un que vous ayez connu autrefois pour vous, ou par vos amis, et qu’il vous serait agréable de retrouver ?…

— Non, personne !… Je n’ai jamais été malade qu’une fois, et c’était dans un village espagnol où j’ai été soignée par un barbier.

Et le souvenir de son aventure lui revenant, elle se mit à rire de son rire jeune et frais en la contant à son mari, et en lui décrivant ce Figaro moderne armé de sa lancette, la menaçant d’abondantes saignées et luttant contre son père, pendant que les mulets et les chèvres, serrés dans leur étable, et séparés de son lit seulement par une très mince cloison, menaient un train à rendre folle la personne la mieux portante.