Puis avec un imperceptible changement dans la voix il ajouta :
— Je suis d’autant plus heureux que vous ne vous sentiez pas lasse, que je voulais vous demander si vous seriez de force à faire le long voyage de Paris pour passer quelques jours avec moi là-bas, et si vous pourriez partir dès demain ?
— Demain, dit-elle un peu étourdie de cette brusque nouvelle, demain à Paris ? Vous avez à y faire ?
— Mon Dieu, d’Elbruc vient de me chapitrer. Il paraît qu’une mutation se prépare dans le personnel de Lorient, et il n’est pas sûr que je n’y sois pas compris. J’écrirais bien au ministère, mais vingt pages de correspondance ne valent pas cinq minutes de conversation. Cependant je n’aimerais pas à vous laisser seule ici…
— Je serai prête, répondit-elle vivement, rien n’est meilleur que l’impromptu !
Un singulier sourire passa sur les lèvres de Jean, mais la jeune femme avait tourné la tête et ne s’en aperçut pas. Quand elle releva les yeux sur son mari, il avait son expression habituelle, et jusqu’à la fin de la soirée ils ne s’occupèrent plus que des ordres à donner et de ce qu’il y avait à préparer pour le départ.
Depuis deux jours les jeunes gens étaient au Grand-Hôtel. Les affaires de Jean lui avaient pris si peu de temps qu’il avait pu consacrer presque toutes ses heures à sa femme, l’accompagnant partout où elle souhaitait d’aller. D’après ce qu’il avait dit à Alice, il pouvait se regarder comme tranquille et à l’abri de tout déplacement, et cependant, quoique la tâche qui l’avait appelé parût être terminée, il ne parlait pas de départ, et semblait avoir perdu de vue la hâte extrême qu’il avait manifestée en quittant Kerdren. Aux questions de sa femme touchant la durée de sa permission, il avait répondu qu’elle pouvait aller jusqu’à huit jours pleins, et il paraissait disposé à en profiter jusqu’au bout.
Son humeur, sans être altérée d’une façon sensible, n’était plus la même depuis son arrivée, et on eût dit qu’un poids inconnu pesait constamment sur son esprit. Il semblait préoccupé de quelque chose qu’il désirait et qu’il n’osait point dire ou qui ne s’arrangeait pas à son gré.
Un soir, assise dans sa chambre près de la fenêtre entr’ouverte, madame de Kerdren s’amusait du prodigieux mouvement de va-et-vient qui anime cette partie du boulevard. Elle le comparait à la paix de leur nid breton, et faisant allusion aux nouvelles installations téléphoniques qu’elle avait vues dans la journée et qui étaient faites depuis son départ de Paris :