Elle se demanda s’il ne valait pas mieux lui parler la première de ce qui l’inquiétait afin de lui montrer qu’elle avait deviné, et qu’elle était toujours prête, comme elle le lui avait dit étant fiancée, « à avoir toutes les bravoures d’une vraie femme de marin » ; mais la réserve de Jean était si sérieuse qu’elle n’osa pas, et ne voulant pas lui montrer qu’elle ne jouissait plus de la quiétude qu’il espérait lui conserver, elle se tut.
Le voyage du retour fut triste ; cette double contrainte qui pesait sur tous deux les paralysait, et les attristait malgré leurs efforts, et ils saluèrent Kerdren comme si tous les soucis et tous les embarras étaient déposés sur son seuil. Ils l’avaient quitté si heureux encore, se disait Jean, et maintenant !…
Cependant sa correspondance avec Le Havre se poursuivait toujours aussi active, et il était assuré maintenant, par l’entremise de quelques amis, de l’achat d’un fort beau yacht, commandé par un riche Anglais, l’année précédente, et qui était resté à son constructeur par suite de la mort subite du fastueux milord.
Construit précisément dans le même but que celui auquel le destinait le comte de Kerdren, il était de force et de taille à supporter les fatigues d’une navigation non seulement longue mais difficile.
En effet, ce que l’étranger avait voulu obtenir en s’adressant aux meilleurs constructeurs français n’était point seulement un bateau de plaisance, quoique le yacht eût toutes les élégances d’un objet de luxe ; c’était un fin marcheur et un bâtiment assez solide pour traverser des tempêtes au besoin.
La coque, entièrement faite en chêne, était doublée intérieurement d’acajou, et toutes les divisions, les cloisons et les portes étaient en noyer ciré, clair et gai à l’œil comme une habitation de campagne.
La machine, qui sortait des ateliers anglais les plus renommés, était même d’une force supérieure à ce que souhaitait Jean, et, soit qu’on fût certain de ce qu’on disait, soit qu’on ne se basât que sur l’originalité bien connue des compatriotes de celui qui l’avait choisie, on expliquait sa puissance en affirmant qu’elle était destinée primitivement à conduire le yacht jusque dans les mers polaires, à la recherche de ces nouveautés géographiques, terres vierges ou passages inexplorés, dont les Anglais sont si friands.
Quoi qu’il en fût, tel qu’il était, le léger bâtiment convenait admirablement aux projets du jeune officier, et il ne fallait plus que peu de chose pour l’aménager dans le sens de sa nouvelle destination.
Jean comptait qu’une ou deux semaines seraient nécessaires pour le ouater et l’orner comme il entendait qu’il le fût, voulant édifier pour sa jeune femme un nid princier.
Il avait décidé d’abord qu’il surveillerait en personne les travaux des derniers jours ; mais, au moment de partir, le courage lui manqua.