Quitter, fût-ce pour quelques heures, cette femme charmante et chérie et ce beau domaine où il avait connu un bonheur si vif, lui sembla impossible, et à la dernière heure il écrivit à Paris pour prier un tapissier célèbre, presque un artiste, d’aller le remplacer, et de faire à prix de goût, de diligence et d’argent, bien entendu, un véritable palais de cette habitation flottante où allaient peut-être se passer des mois de leur vie à tous deux.

Malgré les exhortations qu’il s’adressait, il n’avait pu encore prendre sur lui d’annoncer à Alice le changement qui allait se produire dans leur existence, et il avait reçu les papiers établissant qu’il entrait à partir du 25 octobre en congé illimité sans solde, avant qu’il eût fait pressentir à sa femme que le mois prochain ils ne seraient plus à Kerdren.

Il ne savait littéralement par où attaquer ce bonheur si calme et si profond dans son uniformité, bonheur fait d’anneaux serrés et solides qui semblaient devoir s’enchaîner ainsi les uns aux autres sans interruption.

Il n’y avait pas un défaut à cette armure de confiance et de joie qui entourait le cœur de l’heureuse jeune femme, et elle ne ressentait pas une inquiétude, si légère qu’elle fût, par laquelle il aurait pu la préparer.

Le trouble causé chez elle par cette visite au médecin s’était apaisé entièrement, et Jean avait réussi presque au delà de ce qu’il souhaitait à endormir les craintes de sa femme, puisqu’il lui fallait maintenant reprendre la tâche depuis le début, et lui enlever la quiétude que lui-même lui avait inspirée.

Aussi, comme on l’a vu, reculait-il de jour en jour.

Ils avaient repris leur vie d’autrefois avec sa régularité un peu monotone toujours nouvelle à leur tendresse, et le cadre seul changeait autour d’eux.

Le parc et les bois se dépouillaient peu à peu ; les chênes devenaient roux et les érables prenaient des tons couleur de sang. Le temps était d’une beauté inaltérable, et l’air si doux que les feuilles déjà séchées restaient aux branches, faute d’un souffle pour les détacher ; les bruyères jaunissaient un peu aussi et craquaient davantage sous le pied des chevaux ; mais leurs imperceptibles clochettes restaient toutes roses, et elles donnaient encore à la plaine ce reflet chaud qui ressemble à un rayon de soleil resté là après le coucher.

La nuit venait plus tôt, et les promenades s’écourtaient, mais jamais peut-être la jeune femme n’avait paru en jouir avec une telle vivacité. On eût dit qu’une divination mystérieuse lui faisait pressentir le coup qui l’attendait, et décuplait ses facultés pour qu’elle pût mieux apprécier le bonheur présent et l’exalter.

« Quelle adorable saison que l’automne ! disait-elle parfois, et que cette Bretagne est toujours charmante ! Le printemps y est délicieux, l’été si puissant et si vigoureux, et ce mois-ci d’une poésie si touchante et si voilée. Regardez toutes ces feuilles d’or, et cette mousse brunie, on dirait partout une lumière qui s’en va et qui éclaire encore tout en s’atténuant peu à peu comme pour préparer à la nuit ; c’est le crépuscule des arbres ! Je suis sûre que l’hiver me réserve d’autres surprises encore, et que je l’aimerai comme j’ai aimé tout ce que j’ai vu dans ce cher pays. Oh ! voyez-vous, je suis heureuse ! heureuse ! »