C’était devant ces effusions de jeunesse et de joie que le pauvre mari perdait tout courage ; il lui semblait affreux de porter un tel coup dans cette sérénité profonde, et, chaque jour, il ne pouvait s’empêcher de se dire : « Demain ? »

Parfois aussi, il oubliait le tourment causé par la cruelle révélation qu’on lui avait faite, ainsi que la menace suspendue sur cette tête aimée ; et se laissant aller à l’heure présente, il se reprenait à être heureux et à sourire.

Un soir cependant l’avis du tapissier lui arriva ; il lui mandait que sous trois jours son travail serait achevé, et qu’il se tiendrait prêt à subir l’examen du propriétaire. D’autre part, les amis qu’il avait chargés des négociations relatives au recrutement de son équipage lui avaient trouvé les hommes que Jean savait ne point pouvoir rencontrer dans le village, c’est-à-dire des mécaniciens et un pilote. Ce dernier était un homme un peu âgé déjà, mais connaissant d’une façon merveilleuse chaque port, chaque anse et chaque rocher de la Méditerranée, où il avait navigué depuis l’âge d’enfant. Une suite d’événements malheureux l’avaient fait s’échouer au Havre, où il besognait dans une vie misérable, et c’était avec enthousiasme qu’il avait accepté l’engagement inespéré qui s’offrait à lui. Pour les matelots et un quartier maître, presque capable de lui servir de second au besoin, Jean savait que parmi les marins de Kerdren il y en aurait plus qu’il ne lui était possible d’en emmener qui demanderaient à partir, et outre la science très suffisante acquise par eux pendant leur temps de service, il estimait que le dévouement à toute épreuve que chacun de ces hommes lui apporterait, lui composerait un équipage d’élite.

Il devenait donc urgent d’instruire enfin la jeune femme, et il s’y décida un soir où le temps un peu rafraîchi avait nécessité une première flambée qui les réunissait près de la cheminée.

— Que le feu est gai ! disait Alice en se rapprochant frileusement. Et elle étendait ses petites mains devant la flamme, les tournant et les retournant avec un geste d’enfant pour les réchauffer des deux côtés ; c’est ce que j’aime le mieux dans l’hiver, et je me vois déjà, le mois prochain, vous attendant en empilant des bûches, et en préparant du thé bouillant pour vous réchauffer quand vous rentrerez !

— Le mois prochain ! répondit Jean en essayant de rire, mais d’une voix qui tremblait un peu. Je vous réserve une bien autre surprise pour le mois prochain ! Je crois que les bûches et le thé brûlant seront superflus à ce moment-là pour nous.

Puis, sans laisser à la jeune femme le temps de le questionner, il se mit à parler avec vivacité, développant son projet de navigation, s’efforçant de le présenter sous le jour le plus riant et le plus naturel, montrant seulement ce qu’il avait de séduisant et atténuant avec soin toutes les ombres du tableau. Il disait tout cela avec un ton si simple qu’il semblait vraiment que ce fût une chose usuelle et des plus normales que d’acheter un yacht, de le meubler comme une maison ordinaire et de s’en aller sur mer, courir au gré des flots et des vents, pendant des mois entiers.

La jeune femme l’écoutait complètement interdite.

Son mari plaisantait-il, ou bien était-ce elle qui n’était plus dans son bon sens et qui ne comprenait plus la valeur des mots qu’il employait ?…

Pourtant, à mesure que Jean la sentait mieux préparée, il revenait en arrière, reprenant plus sérieusement son explication, et rendant plus plausible ce qu’il avait dit précédemment ; mais tout cela, sans oser tourner la tête vers elle, et sans la regarder une seule fois, de peur de provoquer une interruption quelconque.