Son mari l’interrogea des yeux, ne voulant pas paraître deviner sa pensée ; mais il n’osa pas formuler sa question, et le cœur serré il attendit qu’elle parlât.

Elle réfléchit un instant encore, puis avec une douceur affectueuse ;

— C’est un si grand fardeau qu’une femme malade ? dit-elle seulement.

— Comment, répondit-il en riant, quand elle me donne le prétexte et l’excuse d’une fugue nautique ?

Il fit si bien qu’à la fin de la soirée Alice était presque remise et convertie à l’idée de ce changement de vie comme à un événement plutôt agréable.

C’était bien sur quoi le jeune homme avait compté, et dès le lendemain matin, réconfortée par un admirable soleil qui égayait l’esprit quoi qu’on en eût, Alice parut avoir retrouvé, sinon toute sa sécurité, au moins une confiance suffisante dans l’avenir, que l’extrême élasticité de son caractère lui permettait de voir encore assez beau.

A partir de ce moment, le château changea de physionomie et le prochain départ devint le thème unique de toutes les conversations. Une fois le premier moment de trouble passé, la jeune femme s’était mise à questionner sans se lasser.

L’installation, la taille du bateau, ce qu’il fallait emporter, tous les pays qu’elle allait voir lui fournissaient une suite d’interrogations toujours nouvelles, et de jour en jour, le jeune officier réussissait mieux à endormir ses défiances, elle se laissait davantage séduire par l’originalité du projet et en montrait plus de joie. Quant à Jean, heureux au delà de ce qui peut s’exprimer d’avoir réussi dans sa délicate explication sans troubler Alice, il éprouvait lui-même une grande détente morale comme si le poids de souci qu’il avait épargné à sa femme lui fût enlevé du même coup.

La nouvelle de cette étrange décision s’était répandue comme une traînée de poudre, non seulement dans Lorient, mais encore parmi les officiers en résidence à Paris ou ailleurs ; et comme Jean l’avait prévu, on le traitait sans vergogne de fou. Ce congé illimité qui équivalait au brisement de tout son avenir, sollicité sans raisons plausibles, cette campagne qu’il s’apprêtait à faire avec une jeune femme mariée depuis quelques mois à peine, et par-dessus tout la brusquerie de cette fantaisie, paraissaient invraisemblables. Comme toujours d’ailleurs, le bruit public avait exagéré les choses et on attribuait au jeune officier des projets encore plus lointains que ceux qui étaient les siens en réalité. Son originalité, disait-on, avait dégénéré en toquade véritable, et la sympathie générale s’apitoyait sur la pauvre créature forcée de subir les sursauts d’une aussi étrange humeur.

Dans le village, la nouvelle avait paru infiniment plus simple. Le commandement avait envie de naviguer sans quitter sa femme, pour cela il achetait un bateau et demandait des hommes à Kerdren en qualité de matelots, quoi de plus naturel en vérité !