Un canot, avec les bancs drapés, attendait la jeune femme. Étourdie, un peu gênée de tant de regards, et pressée de brusquer ce dernier pas qui lui coûtait, elle y mettait déjà le pied quand son mari lui prenant la main la força à se retourner. Un petit groupe formé par cinq ou six officiers en uniforme se tenait debout auprès d’elle. C’étaient des camarades de Jean, avertis par la rumeur publique et qui venaient lui serrer la main et saluer madame de Kerdren à la dernière heure. Leur cordialité souriante et le naturel avec lequel ils parlaient à Alice de son voyage lui produisirent une impression de soulagement, et au milieu de la banalité de cette foule curieuse, ces souhaits et ces sourires sympathiques lui semblèrent d’autant plus aimables.
De son côté, Jean, si tendu que fût son esprit vers une pensée unique, subit le même charme, et en attendant ces voix et ces exclamations familières qui l’interpellaient gaiement, enlevant à ce départ ce que son isolement avait d’un peu choquant, sa figure s’éclaira.
Aussi quand l’un des jeunes officiers, désignant du doigt un canot qui stationnait à quelques mètres lui demanda en lui montrant le yacht dont la cheminée commençait à fumer :
— Permets-tu qu’on aille jusqu’au bout, commandant ?
Il répondit oui, en s’exclamant avec chaleur.
Ce fut alors dans le canot des jeunes gens que M. et madame de Kerdren prirent place, le leur suivit, et en quelques minutes on accosta.
Dans son ardeur d’hospitalité, Jean aurait voulu retenir longtemps ses amis dans le grand salon où il les avait fait descendre, et leur faire servir tout ce que contenaient les caves du bord ; mais les officiers savaient qu’avant la nuit leur camarade voulait être loin dans le golfe, et après quelques instants de causerie courtoise et facile, ils prirent congé. Sur le pont tout l’équipage rangé en demi-cercle attendait les ordres.
Quand madame de Kerdren avait mis le pied sur la dernière marche de l’escalier volant, on avait hissé le drapeau tricolore et toutes les têtes s’étaient découvertes en même temps. Maintenant encore, debout, et avec la même gravité, les hommes se tenaient le béret à la main, assistant aux adieux qu’on échangeait.
Sur le plancher, une véritable jonchée de fleurs s’entassait. C’étaient des bouquets apportés par les officiers à la jeune femme et que les matelots avaient posés là pendant que la société descendait au salon.
Profondément touchée, Alice les remercia, puis, l’un après l’autre, ils descendirent ; leur canot se remit en marche, filant si vite qu’en peu d’instants les mains qui s’agitaient disparurent au milieu de la masse des bateaux qui encombraient le port, et au même instant les premiers coups de l’hélice ébranlèrent le yacht.