Une émotion inexprimable serra le cœur de la jeune femme ; elle tourna vers son mari un regard mouillé et l’attirant du geste jusqu’au bord du bastingage où elle s’appuyait :
— Mon Dieu, dit-elle en lui prenant les mains et en répétant les paroles des pêcheurs bretons : protégez-nous, car notre barque est petite et la mer est grande !…
Une demi-heure plus tard elle descendit, et guidée par Jean, elle visita le nouveau Kerdren où elle allait vivre. D’un commun accord les jeunes époux avaient décidé qu’aucune appellation ne conviendrait mieux au yacht que celle de la propriété qu’ils aimaient également tous les deux, et c’était le nom qu’on lisait sur l’avant en lettres d’or.
Très habituée aux soins et aux gâteries luxueuses dont son mari l’entourait, Alice s’était bien préparée en lui laissant carte blanche à trouver un nid charmant, mais elle ne s’attendait pas à tant de magnificences. On avait fait tomber nombre de cloisons dans le bas, et les pièces qui composaient l’appartement du commandant, situés à l’avant, avaient des dimensions inconnues habituellement à bord. Le cabinet de Jean était tendu de grandes tapisseries sombres, comme la bibliothèque où ils avaient passé de si douces heures à Kerdren ; mais au lieu des sièges hauts et raides dont l’équilibre eût été trop facilement compromis, il n’y avait que des divans bas et larges, garnis de coussins qui promettaient un repos charmant, et quelques chaises à base solide, entourant une table fixe. La chambre de la jeune femme, éclairée par de grands sabords était tapissée entièrement de vieilles soies japonaises couvertes de broderies admirables qui couraient sur le fond rose tendre, montrant çà et là des volées de cigognes argentées ou de fantastiques fleurs d’or et d’azur, d’où sortait toute une procession de figures bizarres. Les tableaux qu’Alice aimait le mieux à Kerdren étaient là, et il était impossible d’imaginer un coup d’œil plus gai et plus riant que l’ensemble de cette pièce.
Le salon tout à fait carré et assez grand offrait un aspect original. Le fond des tentures et des sièges était en brocart vert d’eau d’une nuance douce et lumineuse, sur lequel se détachaient des plantes aquatiques appliquées ou brodées, et si merveilleusement nuancées qu’elles semblaient naturelles.
Avec la salle à manger, située sur le pont, c’était tout l’appartement du jeune ménage, et Alice s’y habitua si rapidement, qu’il lui sembla bientôt n’avoir jamais vécu ailleurs. Toutes ces terreurs s’évanouissaient une à une, et elle se demandait comment elle avait pu s’effrayer si fort d’un projet aussi simple. Le mouvement des vagues lui paraissait un bercement ; le ciel était constamment pur et beau, et jamais sa vie d’intimité et de bonheur ne lui avait paru aussi charmante que dans ce nid perdu et étrange où nul œil ne pouvait les suivre.
Quant à Jean, avec l’angoisse d’un joueur qui a mis tout son avenir sur une seule carte, il épiait le visage de sa femme heure par heure, et il croyait y voir remonter la fraîcheur comme une poussée de sève rigoureuse. Le teint reprenait un coloris plus vif sous les rudes caresses de la brise ; Alice se disait chaque jour affamée et plus impossible à rassasier, et elle prétendait qu’endormie par le mouvement du bateau, son sommeil ressemblait à ce qu’il devait être jadis dans son berceau, tant il était profond et doux.
Sur le pont où elle passait ses journées, suivant l’avis du docteur, elle avait pris ce mouvement de va-et-vient particulier aux marins, et les matelots se sentaient plus gais à l’ouvrage quand ils voyaient passer et repasser ainsi la gracieuse silhouette de la jeune femme pendant que le Kerdren, dont on n’avait point exagéré les qualités, filait au large comme un oiseau.
XXV
Deux mois avaient passé et à moins d’un aveuglement qui n’était pas le fait de Jean, il était impossible de ne pas s’apercevoir du changement effrayant survenu chez madame de Kerdren. Durant la première quinzaine du voyage, le succès avait semblé devoir couronner l’effort si bravement tenté, et le jeune officier avait touché deux fois à terre pour télégraphier au docteur des bulletins où un cri de triomphe éclatait allègrement.