La jeune femme toussait à peine, dormait bien, mangeait beaucoup, et sans qu’elle reprît encore positivement de l’embonpoint, les vives couleurs qui couvraient ses joues la rendait semblable à ce qu’elle était dans son meilleur temps de santé. Puis brusquement, du jour au lendemain, un changement s’était fait, et maintenant au lieu de gagner, il était visible qu’elle perdait chaque jour un peu de forces.

Ce dépaysement violent, et ce milieu spécial dans lequel elle se trouvait transportée avait agi sur elle fortement. Cet air vif avait fouetté énergiquement son sang devenu faible et il lui avait redonné la verdeur et la circulation active d’autrefois.

Puis une fois l’acclimatation faite, l’effet avait disparu avec la nouveauté de la cause, et Alice était retombée comme précédemment, plus lassée peut-être par la secousse que lui avait causée cette animation factice.

Les premiers jours, la différence était peu sensible, et Jean ne s’en inquiétait pas, ne voyant là qu’une fatigue passagère ; mais au bout d’une semaine, il comprit que le dépérissement des forces était constant, que, régulièrement chaque jour, quelque chose disparaissait qui ne revenait plus, et que la maladie avait repris son cours. Alors, heure par heure, avec l’épouvantable angoisse d’un être impuissant en face d’un malheur qu’il voit venir et qu’il sait fatal, il s’était mis à suivre les progrès du mal, remarquant chaque geste et chaque respiration qui différait un peu de celles de la veille, et pensant à ce qu’elle serait le lendemain.

C’était une torture à nulle autre pareille, et dans les heures où il se savait bien seul et bien à l’abri, il se laissait aller à des accès de désespoir d’une intensité atroce. Qu’on se figure en effet ce que peut ressentir un homme regardant l’être qu’il aime le mieux, placé en face d’un danger mortel, sachant qu’il ne peut rien pour le secourir, et condamné à suivre en spectateur quelque chose comme la crue d’une inondation qui monte peu à peu jusqu’aux genoux, jusqu’à la taille, jusqu’aux yeux enfin, finissant par couvrir entièrement la tête d’une dernière vague.

Devant cette idée, il avait des révoltes affreuses et tout le sang des Kerdren, avec leur devise de Bretons têtus : « Jamays ne lasche, » bouillonnait dans ses veines à la pensée de son impuissance.

Depuis ces deux mois il avait essayé de tout, suivant à la lettre les divers traitements que lui avait indiqués le docteur : la créosote, l’iode, une alimentation spéciale, des pointes de feu qu’il posait lui-même à la jeune femme. Elle s’était laissé faire avec une adorable docilité, mais rien ne s’était manifesté ni en mieux ni en mal, et l’affaiblissement s’était continué tout doucement avec son implacable régularité.

Un jour c’était l’escalier qu’elle n’avait pu monter seule : ses pieds lui semblaient de plomb et ses jambes si molles ! D’un geste elle avait appelé son mari, et il avait passé son bras vigoureux autour de sa taille pour l’aider, ne voulant pas la porter afin de ne pas l’effrayer et de se faire illusion à lui-même, mais la soutenant en réalité comme si elle eût été dans ses bras.

Son souffle était devenu trop court aussi et sa voix trop faible pour qu’elle pût continuer à chanter ; elle s’était arrêté un soir et n’avait plus repris.

Son chant du cygne avait été l’Adieu de Schubert, ces couplets mélancoliques qui parlent de la mort. Elle n’y avait point fait attention, mais Jean l’avait remarqué, et à côté de bien d’autres souffrances, ces paroles s’étaient gravées dans son cœur.