Deux nouvelles semaines s’étaient écoulées. La jeune femme ne quittait plus maintenant sa chaise longue, et elle avait abandonné ses dernières occupations.

Malgré tout son désir de ne rien changer à ses habitudes, il fallait maintenant que son mari la portât dans ses bras comme une enfant, et pendant qu’on la coiffait le matin, elle commençait à regarder douloureusement dans la glace le terrible amaigrissement de sa figure.

Il semblait que ses yeux s’agrandissaient aux dépens de tout ce qui les entourait, mettant sous les sourcils une intensité d’éclat et d’ardeur presque effrayante.

Dès qu’elle s’étendait un peu, des étouffements la prenaient, et il fallait l’asseoir comme dans un fauteuil à l’aide de plusieurs oreillers. Quand cela se produisait, une expression étrange et nouvelle passait sur son visage et elle regardait au loin la mer comme pour demander à ces flots clairs la solution de l’énigme qui l’occupait. Un jour elle avait aperçu deux larmes dans les yeux d’un matelot qui la regardait de loin, et cette douleur naïve que rien n’expliquait avait remué dans sa tête mille pensées confuses.

L’altération de la figure de son mari la frappait aussi. Le désespoir qui minait le jeune homme agissait violemment sur sa santé, et cette horrible douleur, toujours supportée solitairement, qui remplissait toutes les heures de sa nuit, et tous les instants où il se voyait sans témoins, agissait sur son tempérament comme un dissolvant rapide.

Après s’être efforcé de se rattacher avec une foi touchante à tous les brins d’herbe qui lui semblaient de force à soutenir son espérance, il avait regardé la vérité en face, et compris que la durée de cette vie si chère n’était plus qu’une question de jours, et qu’une solitude désolée lui apparaissait à brève échéance.

Les projets les plus inouïs s’étaient alors succédé dans sa tête à la pensée du moment où il se séparerait pour toujours de sa femme, et dans la douleur sombre qui l’envahissait, touchant presque à la folie, l’idée du suicide était maintenant à l’état fixe. Il se voyait prenant dans ses bras Alice endormie de son dernier sommeil, la portant à la faveur de la nuit dans le petit canot dont il se servait toujours, et une fois qu’il serait descendu près d’elle et parti au large, hors de la portée du bateau, entr’ouvrant le fond de la petite embarcation par quelque moyen violent, et se laissant couler tout doucement avec sa pauvre morte jusqu’à ce que la grande tombe des marins leur fût commune à tous deux.

Cette perspective seule l’empêchait de se désespérer, et il y pensait souvent avec une ardeur sauvage et presque joyeuse.

Pourtant la faiblesse d’Alice et son état de souffrance devenaient si grands qu’ils nécessitaient la présence constante d’un médecin, pouvant tenter chaque jour, non plus de la guérir, mais au moins de la soulager ; et à cet effet Jean faisait gouverner sur Alexandrie.

Au lieu de continuer sa route vers le Maroc, le yacht avait été ramené sur la côte égyptienne, où la température était plus favorable à la jeune femme ; et cela facilitait à Jean la recherche qu’il souhaitait. Depuis longtemps, il s’était fait envoyer par son docteur de Paris les adresses de plusieurs médecins, résidant dans les ports qu’il pouvait rencontrer, et il s’agissait maintenant pour lui de décider un de ceux-là à s’embarquer à son bord pour un temps illimité.