La négociation réussit plus vite et mieux qu’il n’eut osé l’espérer. Un jeune interne des hôpitaux de Paris, poussé par le désir de se faire une clientèle, était venu se fixer à Alexandrie où il végétait tristement depuis un an, rongé qu’il était par les fièvres du pays, et incapable maintenant de poursuivre son but. L’idée d’être rapatrié après un voyage qui lui promettait du repos et des appointements forts beaux lui agréa comme on pense, et le lendemain il s’installait sur le Kerdren.

Alice avait appris son arrivée sans témoigner aucune émotion. Soit que la lumière se fût faite dans son esprit et que son courage la défendît de toute plainte ; soit qu’elle ne vît rien d’alarmant dans cette nouvelle, elle n’en témoigna qu’une reconnaissance affectueuse.

En même temps que le docteur, un nouvel hôte était arrivé à bord ; c’était un jeune enseigne, Yves Kernevel, cousin de Jean à un degré fort éloigné et qui se trouvait amené là par un concours de circonstance que voici :

La première personne que le comte de Kerdren avait aperçue en débarquant à Alexandrie était son jeune parent.

Celui-ci l’avait accueilli les mains tendues avec une cordialité sympathique et grave, et il s’était aussitôt chargé de le guider dans la ville. Puis dès que Jean et le docteur avaient eu conclu leur engagement réciproque, l’enseigne avait emmené son cousin chez lui, et lui avait dit avec une extrême simplicité à peu près ceci :

« Depuis tes lettres qui étaient venues m’apporter aux Canaries, d’abord la nouvelle de ton mariage, ensuite l’histoire de ton bonheur parfait, il hésita un peu avant de prononcer ces derniers mots, j’étais sans nouvelles de toi, et ma première action en rentrant en France a été de m’informer. »

Il s’arrêta un instant, comme s’il cherchait ses paroles ; puis avec une brusquerie affectueuse sous laquelle on devinait l’attendrissement, il reprit en serrant la main de Jean :

— J’ai obtenu un congé d’un semestre, je suis reparti aussitôt pour gagner l’un des ports d’où je savais pouvoir te rejoindre, et me voici tout à toi pour tout le temps que tu voudras !

Et comme le comte de Kerdren faisait un mouvement d’interrogation hautaine :

Je sais tout, lui dit tristement le jeune enseigne ! laisse-moi ne plus te quitter, je t’en prie. Je me ferai petit, et ne gênerai point votre intimité ; mais peut-être aimeras-tu pouvoir dire parfois à quelqu’un ce qui t’étouffe.