— Quoi tout ? demanda Jean impérieusement sans lui répondre. Qu’elle se meurt…?
Yves baissa la tête sans prononcer un mot, et un silence d’une minute passa sur les deux hommes.
— Merci, dit enfin Jean, je te ferai chercher ce soir, il faut que je la prépare.
L’enseigne le laissa partir seul. Il avait trop bien vu deux larmes monter dans les yeux fiers de son cousin pour l’accompagner, fût-ce d’un pas.
L’aspect du bord changea un peu avec la présence de ses deux nouveaux habitants, et une détente morale se produisit.
Mus par le même sentiment de délicatesse, le docteur et Yves avaient insisté pour prendre leurs repas seuls, et ils s’écartaient, sur le pont, du coin occupé par la jeune femme, sans exagération mais avec une réserve extrême. Seulement de temps en temps ils venaient s’asseoir et causer, appelés par Jean ou par Alice, et ils apportaient un peu de vie auprès de la malade.
La douleur concentrée du jeune comte et la faiblesse croissante de madame de Kerdren les rendait muets parfois, et une intervention étrangère moins directement intéressée à la souffrance de ces deux êtres leur faisait du bien.
Le docteur parlait de son année de malheur à Alexandrie, et des originalités de ce pays ; et le jeune enseigne décrivait avec son parler humoristique les deux années qu’il venait de passer sur mer.
La jeune femme s’était sentie attachée tout de suite par cet aimable garçon sous la jeunesse duquel on devinait des qualités si solides de cœur et d’esprit : et lui, ressentait de son côté une affection de frère aîné, attendrie et protectrice pour cette délicieuse créature, dont le charme profond, toute changée qu’elle fût, séduisait encore à première vue.
Comme l’avait prévu l’enseigne, Jean trouvait une consolation plus grande qu’il ne l’aurait cru lui-même à pouvoir épancher un peu l’horrible douleur qui lui étreignait le cœur et à parler de son bonheur passé, si court mais si vif, à d’autres qu’à ses souvenirs.