Dès les premiers jours, il s’était remis entièrement du soin du commandement sur son parent, et cela le soulageait d’avoir maintenant toutes ses minutes à donner en pâture à son désespoir pendant la nuit, et pendant le jour, au soin de la malade si aimée, près de laquelle il s’ingéniait avec des raffinements de tendresse et d’adoration qui augmentaient toujours.
Les prescriptions du docteur avaient apporté à Alice une grande facilité de respiration, ce qui lui permettait de causer davantage ; et il y avait des heures où Jean assis à côté d’elle croyait en fermant les yeux qu’ils étaient encore tous les deux sous les ombrages de Kerdren, édifiant de doux projets d’avenir ; illusion qui durait jusqu’à ce qu’un accès de cette toux qui laissait Alice si épuisée vînt le réveiller brusquement de son rêve.
XXVI
Dans ces conversations avec son cousin, l’enseigne avait vite démêlé au travers de son désespoir la résolution à laquelle il s’était arrêté, et sans que Jean lui en eût dit un mot, il était certain qu’il ne se laisserait point survivre à sa jeune femme.
Faire appel aux sentiments religieux de son cousin pour empêcher cette folie, Yves comprenait bien que c’était chose inutile au milieu de la crise morale qu’il subissait, et dont il ne lui avait pas fait mystère. Il était certain que son accès de doute serait court, mais s’il allait jusqu’à lui permettre d’accomplir un acte de désespoir, peu importait qu’il n’eût duré que quelques jours. Le surveiller incessamment depuis l’heure où il serait seul, il y comptait bien ; mais il n’y a point de surveillance qui n’ait ses moments de relâche forcée, et d’ailleurs il connaissait trop l’inflexibilité et l’étrangeté du caractère de Jean pour ne pas s’effrayer d’une lutte à soutenir avec lui. Ouvrir les yeux à la jeune femme et profiter de son influence pendant qu’elle durait encore était cruel et impossible, et le pauvre garçon s’attristait en songeant à l’avenir qui se montrait si menaçant pour ceux qu’il aimait.
Un jour, épuisé par ses veilles incessantes, Jean avait fini par céder aux prières d’Alice, et il était descendu se jeter sur un divan, laissant auprès de sa femme Yves, qui lui avait proposé une lecture à haute voix.
Celle-ci l’écouta d’abord avec attention, puis au bout d’un instant elle lui fit signe de laisser son livre, et parlant très bas comme elle en avait pris l’habitude depuis qu’elle était si faible :
— Yves, lui dit-elle, en l’invitant à se rapprocher, et en indiquant du doigt la direction que son mari venait de prendre : Écoutez-moi bien, je vous le confie. Ne le laissez pas trop seul quand je n’y serai plus, et puisque vous êtes arrivé à temps pour me connaître un peu, parlez quelquefois de moi avec lui ; ce sera moins triste.
Elle s’arrêta haletante et si émue que ses mains tremblaient.
Interdit et bouleversé, le jeune enseigne se penchait vers elle prêt à recueillir le plus léger signe ; mais tellement saisi de ce que cette prière avait d’inattendu et de la façon lucide dont Alice jugeait son état, qu’il ne trouvait pas un mot à répondre.