Malgré toute la hâte apportée aux derniers préparatifs, neuf heures sonnaient au moment où le cercueil de madame de Kerdren, porté par douze matelots, montaient du canot jusqu’au quai.

Sur le velours noir brodé d’étoiles, on n’avait pas encore remis les couronnes, et au moment où les porteurs arrivaient devant le char, deux jeunes femmes élégantes et joyeuses, qui passaient là, s’arrêtèrent avec respect.

— Que c’est triste d’enterrer ses morts un jour de carnaval ! murmura l’une d’elles.

Et brusquement, d’un mouvement spontané, sans voir les deux officiers en grande tenue qui suivaient, elle s’avança et posa sur le cercueil la botte de lilas blanc qui remplissait ses bras, tout en faisant son signe de croix.

Sa compagne mit à côté les violettes qu’elle tenait ; puis, saisies tout à coup, prêtes à s’excuser, elles reculèrent en voyant les jeunes gens.

Jamais elles n’oublièrent le salut grave et ému des deux marins, et l’expression qu’il y avait dans les yeux de Jean, pendant qu’il regardait la part qu’une pitié sympathique faisait à sa femme dans la fête du jour !

XXVIII

A l’ordination du comte de Kerdren, la moitié de Saint-Sulpice se trouvait remplie par ses amis et ses camarades, et Jean s’est vu entouré à cette occasion d’une sympathie générale. Yves, fidèle à sa parole l’a suivi jusqu’à cette heure autant que le lui permettait la nouvelle vie de son cousin, et tous ceux qui sont comme lui au courant de l’histoire de ce cœur brisé ont senti leurs yeux se mouiller en voyant l’étole blanche du jeune prêtre, avec ses lis d’argent enlacés, et surtout en regardant le dernier d’entre eux, celui qui est inachevé, et dont la tête un peu brisée semble un symbole.

Kerdren est fermé et muet comme un tombeau. Les matelots du yacht racontent le soir à la veillée les tristes mois de leur navigation, et les paysans qui les écoutent pleurent au souvenir de « notre dame ».

Jean n’a jamais pu prendre sur lui de rentrer au château, mais comme il veut donner un bon maître à tous ces braves gens, il a décidé autrefois avec sa femme qu’il mettrait le domaine dans la corbeille de mariage de son cousin Yves. La collection de bijoux y est au complet, sauf la bague de fiançailles. Jean n’a pas permis qu’on la retirât de la main d’Alice.