Chaque matin les journaux enregistraient une nouvelle faillite, fréquemment aussi un nouveau suicide.
Il ne s’agissait pas ici d’une de ces catastrophes ordinaires de Bourse qui n’atteignent qu’un monde préparé jusqu’à un certain point à subir des accidents de ce genre ; l’affaire était bien autrement compliquée.
Dans toute la société et particulièrement dans un milieu étranger en général à toute spéculation il y avait des ruines totales.
Tenter d’expliquer ici ce qui n’a, pour ainsi dire, jamais été complètement éclairci en aucun autre endroit, serait chose impossible.
Ce qu’il y avait de certain, c’est qu’une affaire, donnant toute confiance en raison des noms qui la patronnaient, avait entraîné, grâce aux motifs qu’elle invoquait, nombre de fortunes honorables à se confier à elle, et qu’il en était résulté, non seulement des pertes effroyables, mais, chose plus grave, de fortes atteintes en matière d’honneur.
C’est ainsi que des individualités dont le nom apparaissait pour la première fois peut-être dans des feuilles publiques se voyaient chaque matin discutées, blâmées, et finalement honnies pour avoir trempé dans une action qu’on pouvait qualifier sans exagération de fort peu propre, mais où leur seule faute avait été une trop grande confiance.
Si loin de terre que fussent les officiers de l’escadre, les nouvelles du monde civilisé ne leur en arrivaient pas moins de temps à autre, et particulièrement quand ils restaient comme maintenant dans les eaux de France. Ils recevaient des paquets de journaux dont les premiers dataient souvent de quelques jours, mais où ils avaient en revanche l’avantage de voir à la fois le commencement et la fin d’un drame.
On juge de l’indignation que provoqua parmi eux la nouvelle de la catastrophe en question. Jean surtout était exaspéré, et ses sorties contre la clique, auteur du mal, faisaient frémir.
La question d’argent le laissait volontiers dans une royale indifférence ; mais la partie qui touchait à l’honneur de tant de membres de la noblesse le mettait hors de lui, et il souhaitait de tenir entre ses mains, ne fût-ce qu’une heure, certains individus pour lesquels le traitement qu’il méditait eût été juste assurément, mais en même temps d’une sévérité qui rappelait les Kerdren du moyen âge.
Parmi les noms connus qui figuraient comme victimes, tous les jeunes officiers qui avaient dansé chez madame de Sémiane avaient retrouvé avec une triste surprise, et à un double titre, celui du comte de Valvieux.