Sa fortune tout entière avait été engloutie dans le désastre, et une attaque d’apoplexie, déterminée, disait le journal, par ce coup aussi rude qu’impossible à prévoir, l’avait emporté en six heures. Suivaient un éloge du mort et quelques attaques virulentes contre les coupables de tant de maux, conclusions auxquelles tous les jeunes gens s’associèrent cordialement.
C’était si frappant ce contraste entre la jeune fille riche, adulée, aimée, qui était quelque temps avant chez madame de Sémiane, et ce que devait être maintenant la pauvre Alice, que son nom revint plus d’une fois encore dans la journée, accompagné d’exclamations sympathiques. Mais il y eut à la suite de cela une série de gros temps, et les exigences du service chassèrent toutes les autres préoccupations.
Jean retrouva avec un plaisir toujours nouveau ses factions solitaires au milieu de la nuit, du vent, et du bruit mélancolique des vagues ; et en songeant aux ennuis et aux misères qui peuplent le monde, il se réjouit une fois de plus d’avoir mis les intérêts et les plaisirs de sa vie en dehors de tout cela, et de pouvoir se considérer sur son navire comme à mille lieues des humains et de leurs laides intrigues.
Un mois s’était écoulé depuis ces divers événements ; l’escadre stationnait devant Toulon, et grâce à cette circonstance, Jean allait pouvoir régler, d’une façon tout à fait inattendue, une affaire qui l’appelait dans cette ville. Un vieux cousin qu’il connaissait à peine de nom, et dont les relations avec tous les membres de sa famille avaient cessé depuis au moins trente ans, s’était avisé au moment de faire son testament que, si vieux qu’il fût, il n’était probablement pas le dernier survivant de la famille. Il s’était informé, et il était résulté de ces réflexions tardives mais fructueuses, qu’il avait légué à Jean une assez belle fortune, et une superbe collection de bijoux anciens pour laquelle il avait dépensé des sommes considérables et la meilleure partie de sa vie.
Le testament était déposé chez un notaire de Toulon, la fortune et la collection chez un banquier de la même ville qui avait pour mission de ne remettre cette dernière qu’en mains propres, et en observant un cérémonial assez bizarre.
Le défunt, était-ce par une dernière coquetterie d’amateur ou pour toute autre raison ? avait ordonné que ladite collection, exposée tout entière dans le salon du banquier, fût livrée à Jean par celui-ci, en présence du plus grand nombre de témoins possible, et après qu’il eût été lu à haute voix une courte notice concernant chaque pièce. Cette dernière mesure devait servir tout ensemble à collationner les bijoux et à donner une idée générale de leur valeur, en mettant en regard du prix d’achat de chacun d’eux l’évaluation la plus récente qui en avait été faite.
Cette dernière clause avait horripilé Jean, qui ne voyait là, disait-il, que matière au plus stupide des étalages, et ridicule besoin de paraître. Si ce n’était pas une vanité d’outre-tombe qui avait poussé le vieux baron, que signifiait donc ce concours de témoins, et pourquoi ne lui laissait il pas le droit de collationner tête à tête, avec son banquier ? Avec son horreur de tout ce qui le mettait en avant, l’idée de cette manière de séance publique l’exaspérait, et son mécontentement avait été si vif que son premier mouvement l’avait porté à refuser tout à la fois fortune et bijoux.
Malheureusement l’hypothèse était prévue, et le testateur donnait, dans ce cas-là, à la totalité de ses biens, une destination parfaitement antipathique au jeune officier. Il stipulait en effet qu’au cas de mort ou de refus du légataire, sa collection et sa fortune reviendraient toutes deux au Musée Royal de Londres, « en souvenir, disait-il, des quinze bonnes années qu’il avait passées en Angleterre, et de l’accueil parfait qu’il y avait reçu ».
Enrichir un hôpital, des pauvres, ou même un musée français, Jean l’aurait fait de la meilleure grâce du monde, ne fût-ce que pour se débarrasser de l’accomplissement de la clause qui lui déplaisait si fort ; mais du moment où il s’agissait d’en faire bénéficier des étrangers, la question devenait tout autre.