« Quand je tiens, jamais je ne lâche. »

Ce mélange d’orgueil et de ténacité s’était transmis de père en fils comme faisant partie intégrante de l’héritage, de sorte qu’au moment de la grande Révolution les Kerdren « tenaient » encore à pleines mains tout ce qu’ils avaient reçu de leurs pères, et avaient en outre conservé l’habitude de se croire les premiers partout.

Il y avait eu, à la vérité, quelques moments difficiles pour eux, et s’ils avaient traité d’égal à égal avec le roi Louis XI, ils n’avaient pas pu faire de même à l’époque du cardinal qui aimait si peu les têtes hautes, et surtout pendant le règne suivant.

Mais en somme, en 1789, ils avaient encore la part belle, et s’ils n’exerçaient plus officiellement leurs droits d’épave, de justice et autres, il est à croire qu’ils n’y perdaient rien en réalité.

Malheureusement, quand vint l’heure terrible pour la noblesse, il n’y avait plus d’opiniâtreté qui tînt. Peut-être la jeune armée de la République avait-elle plus de puissance que celles des temps passés ; peut-être est-ce tout simplement qu’elle tirait plus fort à elle, toujours est-il que cette fois de nombreux morceaux furent arrachés aux domaines de la famille, et que si Jehan avait pu parler dans sa tombe, il aurait été forcé de convenir qu’il n’y a pas que les grands empires qui croulent.

Du reste, l’orgueil fut sauf, on ne parla pas de ruines ; les seuls représentants de la famille à cette époque étaient une jeune veuve et un enfant en bas âge, et il restait encore aux Kerdren de quoi remplir de si petites mains.

Peu à peu, par des héritages, de riches alliances, la splendeur reparut, et à l’époque actuelle, si les Kerdren n’étaient plus tout à fait rois, on les regardait encore en Bretagne comme si riches de gloire et de noblesse que leur immense fortune en était presque oubliée ; et Dieu sait si c’est une aventure commune en plein XIXe siècle que de voir oublier de l’or, pour quelque chose que ce soit !

II

De temps immémorial tous les comtes de Kerdren avaient été marins.

Pirates tant qu’ils l’avaient pu, bien entendu, servant dans la marine régulière depuis qu’ils n’avaient plus le choix de faire la guerre pour leur propre compte. Ils l’avaient faite d’ailleurs avec cette énergie emportée qui les distinguait, et le nombre d’Anglais dont ils avaient débarrassé le royaume ne se calcule pas. Seulement en cela ils entendaient qu’il fût bien compris qu’ils agissaient non pas pour obéir au roi, mais pour leur bon plaisir.