La comtesse avait offert à toute cette petite armée, au milieu de laquelle elle se trouvait à peu près la seule femme avec la mariée, un ambigu des plus confortables, et c’était seulement vers deux heures que les jeunes époux étaient partis.
Alice avait repris sa robe noire et, tout émue, s’était lancée dans l’inconnu, le cœur battant à la fois de la peur de trop aimer son mari, et de la crainte de ne pas savoir pourtant le payer de tout ce qu’il quittait pour elle.
C’était en chaise de poste que Jean l’avait emmenée. Au nombre de ses antipathies avait toujours été le transport des jeunes couples par les chemins de fer.
Il trouvait la vapeur bruyante, le sourire des employés gouailleur quand il plonge dans les coupés ou les sleeping, et qu’ils y aperçoivent deux jeunes gens seuls, la foule qui embarrasse les quais pitoyablement bigarrée, et la fumée insupportable.
Aussi avait-il juré qu’il n’en ferait point usage pour son propre compte, et pour ne pas même donner à sa jeune femme l’ennui d’entendre détailler les ordres, il avait mis à l’avance dans les mains de son postillon son itinéraire avec les relais indiqués pour les dînées et les couchées.
De cette façon la traversée de la France de Toulon en Bretagne n’avait été qu’une longue promenade pendant laquelle on descendait de voiture pour cueillir des fleurs, pour monter les côtes à pied ou se reposer près d’un bouquet d’arbres, et qui, pour avoir le romanesque d’une fantaisie de poète, n’avait eu besoin que de vieillir de cinquante ans. Témoins nos pères, et la façon dont ils voyageaient…
Il était midi quand le jeune couple était arrivé à Kerdren. La réception qu’on avait ménagée à la nouvelle comtesse avait eu comme auréole une journée faite à souhait ; et la jeune femme s’était arrêtée saisie d’une émotion qu’elle n’avait jamais ressentie, quand, au moment où elle mettait pied à terre, tous les hommes s’étaient découverts à la fois, et avaient agité leurs chapeaux ou leurs bérets, en poussant des vivats étourdissants.
On s’était habillé comme pour aller à un pardon et, du premier coup, madame de Kerdren voyait la Bretagne sous cet aspect pittoresque que les touristes cherchent avec tant de passion de tous les côtés, et qui devient plus rare de jour en jour.
Les hommes avec la veste courte garnie de velours noir et le grand chapeau qui fait tout de suite rêver de chouans, les femmes pour la plupart en noir aussi, vêtues de ce costume sévère qui relève si bien la distinction du type des Bretonnes morbihannaises qui sont brunes, presque toutes jolies, et généralement d’une dignité grave bien différente des allures des paysannes des autres provinces.
Quelques vieux, « des anciens » comme on dit là-bas, avaient encore le costume blanc tout en drap, avec un saint-sacrement brodé dans le dos et des galons de laine de couleur sur le gilet.