La chambre qu’avait choisie la jeune femme était celle de la reine Anne et, dans la grande embrasure de la fenêtre, elle s’était aménagé une installation intime où elle passait le meilleur de son temps. Elle se tenait toujours là, écrivant, travaillant, rêvant aussi, jusqu’à l’heure où elle abandonnait livres et ouvrages, concentrant toute son attention au dehors.

Son instinct la servait si bien qu’elle n’attendait guère habituellement. On eût dit qu’elle voyait l’arrivant de loin, par une seconde vue mystérieuse qui ne connaissait plus l’obstacle des distances. Elle le regardait venir, admirant la bonne grâce du jeune homme et l’audace insouciante avec laquelle il gouvernait le galop vertigineux qui était l’allure habituelle de son cheval.

Puis quand il atteignait un certain gros chêne, toujours le même, elle descendait, calmant son air et son sourire comme autrefois quand elle entrait dans le parloir du couvent.

Un jour cependant, soit que Jean fût un peu en avance, soit que les horloges de la maison ne fussent pas à l’heure, il arriva qu’il ne trouva personne sur la porte pour le recevoir.

Peut-être qu’Alice, en se promenant dans le parc, s’était laissée prendre à la surprise des jours grandissants ; peut-être aussi avait-elle entrepris quelque course dans le village pour distribuer la pile de vêtements qui montait chaque jour sous ses doigts et où son mari voyait tant de petites robes grises qu’il lui avait demandé si elle organisait un orphelinat.

Tout cela était également probable et naturel, mais n’en produisit pas moins au jeune homme, sans qu’il s’en rendît bien compte, une impression peu agréable.

Il s’était tout doucement accoutumé à ce salut de bienvenue qu’il recevait de deux beaux yeux et, involontairement, il faisait comme son cheval qui tournait la tête de tous les côtés avec mélancolie, cherchant le morceau de sucre qu’il trouvait chaque jour dans la main blanche de la jeune femme.

En vrai sybarite, il le préférait au même régal offert par n’importe quelle autre main et s’ébrouait maintenant, fouillant nerveusement le sol de son sabot pour montrer son impatience.

Cependant il n’y avait pas à s’illusionner, on avait oublié ce soir-là cheval et cavalier, et tandis que le bel animal se faisait tirer vers l’écurie avec un mécontentement visible, Jean entrait dans la maison, tourmenté d’une vague inquiétude.

Au milieu de l’escalier, il lui sembla entendre le son d’un piano, et son étonnement redoubla. Jamais sa femme n’avait fait la plus légère allusion à un talent de musicienne quelconque, et il en avait conclu tout naturellement qu’elle ne le possédait pas.