C’était la mimique d’un homme ennuyé. Alice ne s’y méprenait pas, et s’en désolait à l’excès ; mais elle se sentait impuissante là devant. Elle avait trop peu pénétré, moralement parlant, dans l’intimité de son mari pour pouvoir ce qui s’appelle vraiment causer avec lui, et ce qu’ils disaient tous les deux conservait le cachet banal d’une conversation mondaine.

De son service Jean parlait à peine, et comme les camarades qu’il retrouvait à Lorient étaient tous étrangers à la jeune femme, il ne disait pas davantage ce qui les concernait eux-mêmes. Il en résultait que le cercle était restreint, et qu’on revenait presque fatalement aux lieux communs.

Dans les récits de la jeunesse de son mari qu’Alice cherchait à provoquer, le jeune homme s’était toujours montré si bref qu’elle n’osait pas insister et qu’il ne lui venait pas à l’idée après cela de parler de sa propre enfance, dont elle concentrait tous les souvenirs en elle, comme elle gardait aussi toutes ses émotions présentes.

Jean ne menuisait pas, ne tournait pas, ne s’occupait ni de photographies ni de collections quelconques, et il s’interdisait en outre strictement de fumer devant sa femme.

— Ne pensez-vous pas que j’ai assez de mes journées ? lui disait-il quand elle insistait sur ce point.

C’était vrai, peut-être, mais n’empêchait pas Alice de regretter la courtoisie de son mari, quand elle le voyait rouler distraitement entre ses doigts un nombre incalculable de cigarettes pendant ses promenades, et les jeter une à une dans la cheminée à mesure qu’il les avait faites, quand la pensée de sa femme lui revenait.

Souvent il lui faisait une lecture à haute voix, et c’étaient les bonnes soirées de la jeune femme, qui jouissait alors à la fois du double plaisir de le voir occupé et d’entendre cette voix chaude et bien timbrée qui exprimait si profondément tout ce qu’elle voulait.

Parfois, quand arrivait le détail de sentiments passionnés, Alice se troublait.

Cet accent qui déjà dans les choses les plus ordinaires de la vie lui allait tout droit au cœur, parlant à côté d’elle d’amour et de tendresse, la remuait étrangement.

Il lui semblait que le lecteur n’existait plus, elle oubliait les pages qu’il tournait, et le front baisse, tâchant de cacher sa rougeur, son aiguille immobile entre ses doigts, elle se laissait emporter par le charme de son rêve, se figurant qu’il prenait dans son cœur tout ce qu’elle entendait.