— Je suis si heureuse de vous faire plaisir !

Jean murmura quelques mots de reconnaissance, puis le silence reprit : et tandis que la jeune femme toujours extrême se reprochait déjà ce qu’elle regardait comme une déclaration positive adressée à son mari, et fermait nerveusement le couvercle du piano, il s’inclina tout à coup sur sa main, et baisant la peau fine :

— Merci aux doigts qui m’ont charmé ! dit-il à mi-voix.

C’était si inattendu qu’Alice tressaillit tout entière, et sans rien trouver à répondre qu’un signe de tête et un faible sourire, elle s’en fut dans sa chambre.

Le lendemain et les jours suivants les soirées se passèrent de la même façon, et insensiblement l’attrait qui appelait le jeune homme chez lui devint plus vif. Ses promenades de désœuvré à travers le salon avaient cessé ; la musique le possédait tout entier, et il ne se lassait pas plus d’écouter que la jeune femme de jouer.

La bibliothèque avait repris un aspect habité, et l’accordeur ayant remis le piano en excellent état, tout semblait promettre à Alice des stations indéfinies dans la petite logette formée par le paravent. L’installation était restée telle que Jean l’avait faite la première fois ; lui-même pour écouter s’appuyait invariablement à la même place, et en voyant l’attention qui avait succédé chez son mari à l’humeur errante des soirs passés, madame de Kerdren s’étonnait. « Comme il aime la musique ! » se disait-elle parfois. Et le sentiment qu’elle éprouvait au fond du cœur était presque de la jalousie.

Elle en voulait à cette distraction de savoir le fixer et l’intéresser si complètement, quand elle n’avait pu réussir à le faire, et comme elle ne se comptait pour rien là-dedans, oublieuse qu’elle était du charme de son talent et regardant sa voix et ses doigts comme faisant partie de l’instrument, elle s’attristait de voir Jean captivé des heures durant par toute autre chose que par elle !

« Pourquoi m’aimerait-il ? se disait-elle ensuite avec sa modestie accoutumée, quand elle y repensait pendant ses longs après-midi. Notre mariage a été un acte de chevaleresque dévouement de sa part, rien d’autre ; il ne m’a pas choisie, et jamais il n’a dit un mot qui me fît croire à son amour. »

C’était de la plus stricte logique, mais n’empêchait pas la jeune femme de soupirer parfois.

Quant à Jean, depuis le jour où il avait trouvé le perron vide, inconsciemment en arrivant au bas de l’avenue, il pressait l’allure de son cheval, se levait sur les étriers, et tout en tapotant le cou de sa bête, il murmurait entre haut et bas :