— Ne bougez pas ! lui cria-t-il ; ce sont vos cheveux qui seront pris si vous vous levez ! Je viendrai le chercher. Baissez-vous plus, au contraire !
Elle obéit et rapprocha encore sa tête qui, n’étant plus écartée par les bords du chapeau, se trouva tout à fait appuyée contre son mari, et la traversée continua. Mais cette fois une impression étrange s’emparait de la jeune femme. Il lui semblait entendre directement battre le cœur de Jean. Les coups devenaient plus forts à chaque minute, et ne voyant plus rien, isolée de tout le reste par ses yeux fermés, cela arrivait à son oreille comme un langage réel et explicite qui lui parlait clairement de tendresse… Et pendant ce temps-là, cette émotion que le jeune officier ne pouvait pas définir lui revenait plus vive que jamais. Il éprouvait une douceur hors de proportion avec le service rendu, à se sentir utile à Alice, et à se voir conduisant cette délicieuse créature à sa volonté, à travers ces buissons épineux.
Ses cheveux un peu défaits, qui étaient là sous ses yeux comme un brouillard d’or, lui semblaient charmants et précieux comme il ne l’avait jamais éprouvé jusqu’alors, et il eût été désespéré s’il fût arrivé malheur à l’un d’eux.
Une lueur de ce qui se passait en lui traversa tout à coup son esprit ; mais comme il s’interrogeait, brusquement ému par cette idée, le fourré prit fin, et la jeune femme se redressa en le remerciant.
Il la regarda un instant, toute rouge de la chaleur de cette étrange promenade, rajustant machinalement sa coiffure, et il fit un pas en avant ; ses lèvres remuèrent, mais il ne dit rien ; et la guidant seulement sur la passerelle, il refit ensuite en sens inverse, et deux fois plus vite, le chemin qu’il venait de parcourir à pas comptés.
Un monde d’idées nouvelles se choquait en lui ; mais par leur nouveauté, elles l’éblouissaient et l’étonnaient au point qu’il n’y croyait pas.
L’un après l’autre, il fit sauter les chevaux, refaisant le même voyage pour aller reprendre celui qui restait sur le bord ; puis il rendit son chapeau à la jeune femme, la remit en selle sans mot dire, et durant le retour jusqu’à Kerdren, ils n’échangèrent pas dix paroles.
XV
A partir de ce moment, les rapports entre les jeunes époux changèrent encore une fois de nature.
L’intimité facile et joyeuse qui s’était établie depuis quelques jours cessa brusquement ; Jean reprit son air absorbé des premiers temps, et sa courtoisie cérémonieuse de grand seigneur, et Alice, ressaisie par ses timidités et ses défiances passées, redevint la pensionnaire effarouchée du couvent de Toulon.