Malgré les impromptus et les rêveries de Chopin, le jeune homme avait recommencé ses promenades du soir tout le long de la bibliothèque, et sa femme suivait avec tristesse son va-et-vient continuel, le croyant en proie à la nostalgie de l’Océan et au souvenir de sa carrière interrompue.

Comme c’était différent de ce matin auquel sa pensée revenait si souvent !

En rentrant, ce jour-là, avant de quitter son amazone, elle s’était agenouillée pour formuler une action de grâce ardente et heureuse comme son émotion… Serait-il possible, mon Dieu, que cette affection vînt à elle !…

Puis, dès le soir, son illusion était tombée ; la préoccupation qui assombrissait son mari était évidemment ce regret qu’elle craignait par-dessus tout de lui voir éprouver, et en secret, chaque matin, elle s’exhortait à lui parler, voulant le supplier de reprendre le genre de vie qui lui manquait si cruellement.

Rien n’était plus éloigné pourtant, des souvenirs du jeune homme, que la mer et ses servitudes, et l’idée qui le tourmentait était bien différente de celle que lui prêtait Alice.

De la singulière émotion éprouvée par lui un matin, un trouble indéfini lui était demeuré, et maintenant il s’interrogeait, tâchant de lire dans son cœur, et si étonné de ce qu’il ressentait, qu’il cherchait tous les noms et toutes les explications possibles de ses pensées avant de les résumer simplement par un seul mot.

Jamais il ne lui était venu à l’idée qu’il pourrait aimer d’amour cette jeune fille à qui il avait tendu la main un soir, pris d’une pitié immense pour son abandon et son malheur. Il la trouvait intéressante, pleine de dignité et d’une beauté indiscutable ; mais n’ayant jamais fait entrer les émotions multiples de la tendresse dans les plans de son existence, il s’en croyait aussi bien garanti que des difficultés d’une profession étrangère à la sienne ; aussi son étonnement était-il sans bornes.

Puis à mesure que la lumière se faisait, au moment où il se rendait compte de la place que tenait déjà cette jeune femme dans sa vie, voyant sa carrière oubliée, ses goûts et ses préférences annulés, tout ce qu’il éprouvait jadis enfin changé par sa seule puissance ; un sentiment qu’il n’avait jamais connu s’était glissé dans son cœur, et timide pour la première fois de sa vie, craintif comme l’est toujours le véritable amour, il s’était trouvé sans voix et sans audace pour dire ce qui battait en lui… En même temps l’idée instinctive qui se développe avec toute affection, le besoin de réciprocité, s’était éveillé dans son cœur… Et elle ? s’était-il dit dès qu’il avait bien démêlé ce qu’il éprouvait. Comment me faire aimer d’elle ?

N’ayant pas l’ombre de fatuité, il se tourmentait et s’inquiétait comme le plus modeste écolier songeant à quelque étoile hors de sa portée. Il oubliait tout ce qui en lui pouvait séduire et charmer une femme ; il oubliait le prestige de poésie, de noblesse et de désintéressement avec lequel il s’était présenté à mademoiselle de Valvieux ; et comprenant mieux chaque jour tout ce qu’il y avait d’exquis en sa jeune femme, il s’en voulait comme d’une insulte de ne pas l’avoir aimée dès la première heure comme Roméo avait aimé Juliette. Il s’ingéniait à chercher de quelle façon il attirerait ce cœur à lui, et perdu entre l’avenir qu’il rêvait, et le présent qu’il aurait voulu reporter de trois mois en arrière, il gardait ce silence interprété si faussement par Alice.

Les choses en étaient là, quand un des fermiers de Kerdren vint au château annoncer le mariage de son fils, chercher en quelque sorte l’agrément du jeune comte pour le choix de sa bru, et solliciter l’honneur de la présence des maîtres à cette noce, qui devait réunir dans ses proportions toutes spéciales deux villages et plus.