L’invitation fut acceptée, au grand orgueil des paysans, point encore blasés sur le charme radieux de madame de Kerdren, et très fiers de la compter dans leurs rangs. A cela les châtelains avaient joint un cadeau adressé aux fiancés, et qui se trouvait de nature à aider efficacement les débuts d’un jeune ménage ; aussi la reconnaissance de la famille était-elle montée à un haut degré, et les honneurs qu’on réservait à Jean et à sa femme étaient-ils innombrables.
La noce s’était massée sur la place pour les recevoir, et le sonneur, tout en commençant son carillon, passait d’instant en instant sa tête entre les volets pour être en mesure de redoubler les coups quand il les apercevrait. Un cortège de gamins, accompagnateurs obligés de toutes les cérémonies, s’agitaient aux alentours, grimpant officieusement aux arbres pour voir plus loin sur la route, dévalant dix fois par minute en criant une nouvelle toujours fausse, et se communiquant entre temps leurs remarques, blâme ou louange, sans mystère ni fard sur les gens qui les entouraient.
Quand Alice fut là, on lui présenta la fiancée, une grande fille émue et rougissante sous ses beaux atours, et dont la figure s’épanouit aux compliments de la jeune femme.
Placés tout près des jeunes époux, M. et madame de Kerdren ne perdaient pas un détail de la cérémonie, et dans l’état d’esprit où ils se trouvaient actuellement, rien n’était plus propre à les remuer que ce spectacle. Malgré toute la différence des cadres, ils se substituaient par la pensée aux jeunes gens debout près de l’autel, et se revoyaient dans la petite église de Toulon inondée de lumière, et s’engageant l’un à l’autre pour la vie. Jean se rappelait les pensées qui l’occupaient alors ; il avait plus d’un souci dans l’esprit à cette heure-là, et il se ressouvenait qu’en entendant derrière lui le murmure des voix joyeuses de ses camarades, et le froissement des ceintures d’or sur le métal des épées, une sensation de regret lui avait traversé le cœur.
Il la cherchait maintenant, et non seulement elle n’était plus, mais encore en tout ce qui concernait le passé, il ne se retrouvait pas. Il lui semblait qu’on lui avait mis récemment une tête et un cœur tout neufs, et il apprenait à s’en servir avec un peu de gaucherie et d’étonnement, quoiqu’il fût charmé des découvertes qu’il y faisait à chaque pas.
Que pouvait bien penser sa femme ? il se le demandait en la regardant de loin, debout, les mains fermées sur son livre d’heures, et les yeux perdus dans ce qui semblait être une rêverie plutôt qu’une prière. Dans le jour adouci qui éclairait le chœur, il la trouvait enveloppée d’un charme mystérieux et exquis, et il lui prenait des envies de l’amener par la main devant le prêtre et de lui dire :
« Mariez-nous de nouveau, je vous en prie. La première fois, j’ai répondu de tête et de volonté quand on m’a demandé si c’était là la femme de mon choix, aujourd’hui je veux répéter la même chose avec le cœur le plus ardent. »
Les pensées qui occupaient Alice, et que son mari aurait souhaité de lire à travers son front, étaient à peu près analogues à celles-là. Après le discours du curé, prononcé en breton, et qui avait fait à la jeune femme l’effet de quelque incantation bizarre dans une langue fantastique, on avait échangé les anneaux. Le plus ému était assurément le fiancé ; sa bonne grosse main rude, en sortant du gant blanc où il avait cru devoir l’emprisonner, tremblait d’une façon visible, et c’était d’une voix troublée qu’il avait répondu à la question de son curé. En revanche, Alice s’était retrouvée dans le regard confiant et heureux avec lequel la jeune fille avait promis sa vie tout entière, et elle avait souri à ce retour du passé. Mais la vision du grave officier de marine qui lors de son propre mariage se tenait auprès d’elle, si calme et si posé, contrastait absolument avec le bonheur épanoui du jeune paysan qu’elle voyait maintenant, et sans même qu’elle s’en aperçût, elle soupirait quand celui-ci se retournait du côté de la mariée, la contemplant de son regard radieux sans pouvoir se contraindre à attendre la sortie pour montrer sa joie.
Une fois dehors et le « droit du seigneur » pris par Jean sur les joues fraîches de la mariée toute la noce y passa, et il ne fallut pas moins que le souvenir du repas qui attendait pour arrêter tant d’effusions.
Selon la coutume du pays, chaque invité avait envoyé la veille quelque provision : animaux de basse-cour, viande ou légume ; et le grand Pantagruel se fût assis sans mépris à la table servie dans une grange ornée de feuillage.