Placée au haut bout, près du père de la mariée, madame de Kerdren s’efforçait de s’associer, si peu que ce fût, aux exploits fabuleux qu’elle voyait accomplir par son voisin de droite et son voisin de gauche. Il lui semblait qu’elle assistait à quel qu’un de ces repas des temps anciens, dont Homère décrit les proportions, et qu’elle voyait ses héros se partager le bœuf qu’ils venaient de sacrifier aux dieux avant de remettre leurs casques pour courir à de nouveaux horions.
Cependant, si nouveau que fût pour elle l’aspect de cette fête campagnarde, Jean, qui l’observait de loin, commençait à lire la lassitude dans son regard, quand les violoneux qui étaient du banquet tirèrent de dessous leur chaise leur instrument, en déroulant le mouchoir de couleur qui l’enveloppait.
Une demi-heure plus tard, le bal était dans tout son éclat, et Alice, qui n’était pas fâchée de se dérober à cette atmosphère épaisse, suivait la mère de la mariée, toute glorieuse de lui faire visiter la maisonnette des jeunes époux, le mobilier entièrement neuf, et le trousseau rangé dans les grandes armoires bretonnes en chêne noirci.
Alice la suivait partout, s’intéressant à tout, et admirant de la meilleure foi du monde la basse-cour et les écuries ; mais en même temps envahie, sans qu’elle sût pourquoi, d’une tristesse lourde qui lui montait au cœur. Elle pensait à Jean, et se prenait à souhaiter qu’il fût un simple paysan comme le marié d’aujourd’hui, et elle-même, une modeste fermière, pourvu seulement qu’elle pût lire dans ses yeux la tendresse qu’elle avait vue dans ceux du jeune gars à l’église. Elle se disait que ce nid avec son sol de terre battue suffirait à abriter son bonheur, si elle pouvait l’édifier tel qu’elle l’entendait, et si invraisemblable que cela parût être, elle sentait qu’au fond du cœur c’était l’envie qui dominait chez elle, en visitant ce petit royaume.
Quand elles sortirent de la maison, la nuit était venue, et à quelques pas, Jean se promenait en fumant son cigare. Il le jeta loin de lui, et s’avança avec vivacité au-devant de sa jeune femme, qu’il était venu chercher sans pourtant vouloir la déranger, comme il le lui dit.
Elle prit le bras qu’il lui offrait et se mit à lui décrire avec enjouement tout ce qu’elle venait de voir, ravissant la fermière qui marchait à côté d’elle et que les éloges du jeune comte achevèrent de mettre au bonheur.
Près de la grange où ils arrivèrent bientôt, l’animation était à son comble et on se trémoussait avec plus d’ardeur que jamais.
Peu à peu, les couples s’étaient éparpillés, désertant la salle trop chaude pour la grande cour bien balayée et même pour le commencement d’un pré voisin. La lune dans son plein éclairait à merveille les rondes et les quadrilles, et la joie était haut montée.
De temps en temps, les inégalités d’une touffe d’herbe dans le champ faisaient trébucher et tomber quelque danseur, ou bien une poulette éveillée par ce tapage se jetait au milieu des groupes, les ailes étendues, la tête levée avec un effarement sans nom. Alors c’étaient des rires qui n’en finissaient plus, et une chasse qui ramenait la malheureuse bête, folle de peur et à demi morte, dans son poulailler.
Toujours appuyée sur le bras de son mari, Alice regardait, s’amusant de la variété de ce spectacle, quand les violons attaquèrent une valse.