— Savez-vous une chose ? murmura Jean en se penchant tout à coup vers elle, nous n’avons encore jamais dansé ensemble, vous et moi !…

— C’est vrai, répondit-elle avec un demi-sourire, pas même chez madame de Sémiane !

— Voulez-vous me dédommager maintenant ? reprit-il avec animation, lui laissant à peine achever sa phrase.

En même temps elle sentit qu’il lui glissait son bras autour de la taille, et aussitôt elle se trouva enlevée dans le mouvement avec une allure d’une extrême égalité. Le jeune officier valsait à ravir, et dans le coin un peu désert où il avait emmené sa femme, craignant pour elle des chocs trop brusques, il pouvait évoluer en toute liberté.

Elle suivait docilement sa direction, se laissant emporter à gauche, à droite, en avant, d’un mouvement capricieux et imprévu comme un vol d’oiseau, avec les yeux demi-clos, et la tête un peu vague.

Ses petits pieds touchaient à peine le sol, et cela ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait éprouvé jusque-là en dansant. Ce vent frais du soir qui lui passait sur le front au lieu de l’air épais des salons, cette lumière douce du clair de lune dans laquelle les couples qui tournoyaient au loin avaient l’air d’ombres fantastiques, tout contribuait à donner à ce qui l’entourait cet aspect de poésie étrange qui la frappait.

Il lui semblait qu’elle allait ainsi à quelque but invisible, mais qui marquerait dans son existence, et la figure de son mari, tour à tour éclairée et noyée brusquement dans l’ombre, lui apparaissait grosse de mystères.

— Comme vous valsez ! lui dit-il soudainement en se penchant un peu. Il me semble que je tiens quelques sylphe entre mes bras. Êtes-vous bien sûre de ne pas venir ici tous les soirs au coup de minuit danser sur la pointe des brins d’herbe, et n’allez-vous pas disparaître subitement dans ce rayon blanc ?

Elle sourit sans répondre, et ils continuèrent.

— Je voudrais…, reprit le jeune homme au bout d’un instant.