L’odeur des violettes sauvages et des primevères jaunes montait jusqu’à eux discrète et douce comme une odeur de confidente, et des vers luisants brillaient dans les talus du chemin. C’était paisible et poétique comme le cadre d’une idylle, et le couple charmant qui cheminait dans cet enchantement en semblait les héros naturels.
Cependant ils se taisaient toujours, et l’angoisse de cette situation commençait à peser si fort sur la jeune femme qu’elle cherchait avec fièvre un mot, le plus insignifiant et le plus indifférent qui fût, pour peu qu’il rompît la gêne qui l’enveloppait ; mais elle s’effrayait en même temps à l’idée que sa voix allait résonner dans ce silence.
— Je veux vous dire un conte…, murmura Jean tout à coup, en s’arrêtant et en prenant ses deux mains comme pour donner plus de force à ses paroles. Ou plutôt non, continua-t-il au moment où elle tournait vers lui ses yeux candides toujours un peu étonnés, et où la surprise se lisait alors à un degré intense ; ne parlons, ni de fictions ni d’allégories, il n’y a que vous de fée ici, que vous dans mes pensées et dans mes rêves, ne parlons que de vous seule.
Et tout d’un élan, avec cette ardeur et cette fougue presque violentes qui étaient en lui, il se mit à lui faire l’histoire de ces dernières semaines, décrivant tout ce qu’il avait ressenti, et montrant à nu le mystérieux travail qui s’était fait dans son cœur pour l’amener insensiblement de la sympathie un peu indifférente des premiers temps à ce cri d’amour qui lui échappait maintenant tout vibrant d’enthousiasme. Après l’avoir fait passer rapidement par les débuts, il s’appesantissait avec bonheur sur le moment présent, détaillant d’une façon exquise ses tendresses et tout ce qu’il trouvait de charmant en elle.
La jeune femme écoutait palpitante, émue, subjuguée par l’accent de sincérité de ce qu’elle entendait, et cependant surprise d’un tel étonnement que le sens réel de ces paroles ne la pénétrait pas encore bien.
Elle avait besoin d’entendre son nom mêlé à ce que disait son mari pour être sûre qu’il ne s’agissait pas de l’une des héroïnes dont il lui lisait parfois l’histoire, ou d’un de ces rêves qu’elle édifiait souvent dans le mystère de son cœur.
Mais cette fois c’était bien vraiment d’elle qu’il lui parlait, et le bruit d’un feuillet tourné ne devait pas ce jour-là la réveiller de son illusion !… La poésie innée dans le caractère de Jean, doublée du sentiment qui le remuait alors, donnait à son langage une éloquence véritable et entraînante ; et jamais Alice ne s’était connue si belle dans le plus flatteur des miroirs qu’elle ne s’entendait maintenant dépeindre par ces paroles enthousiastes toutes remplies de jeunesse et de passion.
« Il me voit dans un mirage », pensait-elle confusément en l’écoutant.
Mais c’était le mirage enchanteur de la tendresse, elle le sentait et n’avait garde de s’en plaindre…
Pourtant elle ne trouvait pas la force de dire un seul mot, pas même de sourire ou de manifester son attention par le geste le plus banal, et le jeune homme, frappé de cette immobilité qui donnait à sa physionomie quelque chose de glacial, commençait à perdre contenance. Il ne retrouvait plus son aisance et son sang-froid habituels, intimidé peut-être pour la première fois de sa vie, et il se sentait tout près de perdre son courage devant cette jeune femme, comme il avait déjà oublié auprès d’elle sa carrière, ses goûts et ses idées.