Sa voix peu à peu se mettait à trembler, et il se hâtait pour finir avant de cesser d’être maître de lui.
— Tout ce que je viens de vous dire, continua-t-il, pressant ses paroles et attirant Alice plus près de lui, c’est non seulement pour vous le dire ; mais parce qu’il faut que vous sachiez qu’en même temps que je vous adore, mon regret mortel est de n’avoir pas su voir plus tôt que vous étiez adorable ; et que dans une vie dont je ne sais pas la durée, ces deux mois de bonheur perdu me pèsent comme un remords. Ce sont deux mois non vécus, dont je voudrais ressaisir chaque heure, reprendre chaque minute, et l’employer à tâcher de conquérir peu à peu votre affection ! Je voudrais revenir au premier jour où je vous ai connue, et vous faire heureuse de toute la puissance de bonheur que je sens en moi aujourd’hui. La clef du paradis dans mes mains, j’ai négligé de l’ouvrir : voilà mon regret le plus vif. J’ai voulu vous le dire comme je le sentais.
— Alors, murmura la jeune femme l’interrompant, et parlant si bas que son mari avait peine à l’entendre, ne regrettez rien ! car un de nous deux du moins a vécu dans votre paradis, depuis ces deux mois !…
— Alice ! s’écria le jeune officier.
— C’est vrai…, répondit-elle doucement en baissant la tête.
Un peu plus tard ils reprirent leur route. La même odeur de violettes les enveloppait, conforme en tout, cette fois, aux pensées qui les occupaient, et les accompagnant comme un encens de fête. Dans les échappées de lune ils se souriaient, et dans les assombrissements soudains, causés par les branches épaisses, ils se parlaient bas, de crainte sans doute d’éveiller les sylvains qui dormaient tout près.
Comme ils arrivaient à la petite porte du parc de Kerdren, un rossignol commençait sa merveilleuse chanson. Il devait être tout près d’eux, car pas un de ses trilles si délicat qu’il fût ne se perdait, et la tendresse exquise de sa mélodie pénétrait l’âme.
Il semblait chanter pour lui seul comme un artiste qui se repose dans son logis en se berçant de tous les airs qu’il préfère ; car sa manière était douce plutôt que brillante, et on avait peine à se persuader que ce chant ne partît pas d’une âme humaine pensante et troublée, tant les modulations qu’on entendait avaient de profondeur et de sentiment.
Dans ce calme absolu, sa voix résonnait avec une pureté et un éclat saisissants, et les jeunes gens s’étaient arrêtés, frappés d’admiration, et osant à peine reposer leurs pieds sur le sol, de peur de heurter quelque branche qui trahirait par son craquement la présence d’écouteurs indiscrets.
— Écoutez, dit Jean à demi-voix, au bout d’un instant, c’est notre salut de bienvenue ici !