Debout, le béret en main, tous les hommes récitaient la touchante prière du pêcheur breton :

« Mon Dieu protégez-nous, car notre barque est petite, et la mer est grande ! »

Puis chacun courait à la manœuvre, et jusqu’au soir on ne songeait plus qu’à la sardine.

Ensuite venaient les vagues rêveries du jeune homme et ses longs colloques avec la mer, à qui il contait à mi-voix tous les projets de son avenir.

A son tour, Alice parlait d’elle ; mais ses récits étaient plus courts et trop mêlés au souvenir de son deuil récent pour n’être pas un peu tristes, aussi son mari ne lui permettait-il guère de s’y appesantir.

En vrais amoureux, Jean et Alice se suffisaient si bien à eux deux que, selon la charmante expression du poète, « leur horizon se fermait où s’arrêtait leur ombre », et qu’ils étaient devenus, si c’est possible, plus sauvages encore qu’au début de leur mariage.

L’invitation qu’ils s’étaient proposé d’adresser à madame de Sémiane se voyait indéfiniment retardée, et quand Alice la rappelait à son mari :

« Il fait trop chaud, lui répondait-il ; attendons l’automne ! »

Et comme au printemps il avait renvoyé déjà en proposant d’attendre l’été, ils se mettaient à rire tous les deux, et on n’en parlait plus.

On s’était accoutumé dans le village à les voir toujours ensemble, qu’ils courussent à pied ou à cheval, et la sympathie générale entourait le jeune couple. Les matrones les suivaient d’un sourire entendu, les fillettes d’un regard d’envie, et, plus d’une qui les rencontrait en menant ses bêtes aux champs, demeurait rêveuse tout le jour, en songeant à ce bonheur qui était si jeune, si épanoui et si beau.