Jean comptait sur un mois de congé au moins, et il faisait des plans de voyages qui eussent demandé un an et plus à s’accomplir et dont l’itinéraire variait fréquemment.
— Pourquoi nous en aller ? disait parfois la jeune femme, nous sommes si bien ici ! Êtes-vous déjà las de Kerdren ?
— Mais c’est votre vie à vous qui est trop monotone, répondait-il. Pour moi, vous aimer en Bretagne ou vous aimer en Écosse, ne pensez-vous pas que c’est tout aussi doux ?
Un jour, vers le milieu de l’après-midi, le ciel qui était brouillé depuis le matin acheva de se charger de nuages sombres, le soleil disparut entièrement, et la température déjà fort lourde devint si fatigante qu’il n’était plus possible de rester dehors. Depuis une semaine, les orages se succédaient presque sans interruption, et celui qui s’annonçait promettait d’être d’une force extrême.
Incapable de s’occuper à quoi que ce fût, la jeune femme se promenait dans sa chambre ; il lui semblait que quelque chose la menaçait, et que l’orage allait s’en prendre directement à elle. Elle eût voulu qu’il éclatât à l’instant, l’attente l’énervait, et ce fut avec un soupir de soulagement qu’elle salua le premier éclair. En même temps une vraie rafale de vent et de pluie commençait, enveloppant le parc dans un tourbillon si épais, qu’on ne voyait plus rien à dix mètres de la fenêtre. Les feuilles arrachées aux arbres et la pluie qui n’avait pas le temps d’arriver jusqu’au sol tournoyaient dans un mouvement fou, et on entendait le bruit de grosses branches d’arbres, brisées violemment, et qui tombaient en froissant tous les arbrisseaux voisins.
Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption roulant jusqu’à des profondeurs qui paraissaient sans fin, et madame de Kerdren, qui s’était approchée saisie par l’impressionnante beauté du spectacle, mettait parfois ses deux mains sur ses oreilles, assourdie qu’elle était par ce fracas inouï.
Les hurlements de la mer s’entendaient jusqu’au château, et dans la nuit qui s’était faite alors presque entièrement, ces deux voix terribles, qui se répondaient, avaient l’air de s’entendre pour préparer la destruction de tout ce qui les entourait.
Peu à peu cependant, le jour revint, les roulements s’éloignèrent et la pluie se mit à tomber plus doucement. Le vent, malgré cela, restait toujours aussi fort, et Alice avait peine à maintenir la fenêtre qu’elle venait d’ouvrir pour respirer un peu.
Les arbres pliaient encore rudement, mais leurs feuilles, bien lavées et d’un beau vert, s’épanouissaient avec bonheur sous cette humidité bienfaisante ; et l’air avait cette odeur particulière qui suit les pluies d’été, et qui fait sortir des plantes, des crevasses du sol, des pierres surchauffées précédemment par des chaleurs exagérées, un parfum de repos et de bien-être qui calme et qui apaise.
Une à une les fenêtres et les portes s’ouvraient. Poussés par le même besoin, bêtes et gens sortaient, et la cour se remplissait d’animation. Quelques gouttes légères mouillaient le front de la jeune femme, qui appuyait sa tête contre le croisillon de pierre sculpté en se laissant aller au charme de cette exquise détente.