Et comme nous nous regardions, avec un soulagement intime, prêts à sourire du péché, grand-père avait ajouté:
—Il l’a pris dans le jardin du fond. Il m’a coupé toute une tasse!
Toute une tasse!... Mots inintelligibles pour tout le monde. Terriblement significatifs pour nous, dont l’indignation remonta comme une vague.
Ma tante, toujours trop prompte, fit même deux pas en avant, avec une mine si parlante que le petit, tiré cette fois de son mutisme obstiné, et se garant d’un bras, par un geste d’enfant battu, s’était écrié rudement:
—Eh ben! de quoi? pour des branches! Vous en avez encore, je crois.
Ce cynisme bourru, cet accent faubourien, nous semblèrent un sacrilège. Et comment lui expliquer pourtant ce que nous éprouvions?
Des buissons auxquels on s’attache! il ne comprendrait pas du tout.
Une joie de vieillard inoccupé, un orgueil de créateur; le travail patient et l’attente de plusieurs années consécutives; la distraction journalière de mon grand-père: il y avait tout cela dans les branches qui traînaient à terre.
Devant la grande maison que nous habitions tous alors, entre Versailles et Viroflay, s’étendait une cour pavée.
Deux ailes faisaient retour à droite et à gauche. Six marches formaient perron pour monter au rez-de-chaussée. Un perron qui régnait partout: noble, simple, foulé jadis par plus d’un pied du grand siècle. C’était l’entrée principale. Derrière, s’étendait le jardin, avec sa terrasse sablée, où les caisses d’orangers alternaient avec les lauriers.