Soit oubli, soit faute d’éléments, on n’avait pas fait de crémier.

C’était laid, d’un goût détestable, et rien de beau ni de fragile ne m’a inspiré depuis une admiration pareille et un semblable respect.

Je savais l’œuvre plus vieille que moi. Je voyais chaque matin mon grand-père et Huret, le sécateur à la main, s’en aller l’entretenir et la parachever, et personne ne m’eût fait admettre que ce n’était pas une merveille.

Les choses valent par ce qu’on y met. C’était le bonheur de mon grand-père, et un des articles de foi de cette admiration familiale, dont les enfants ont le chauvinisme charmant et exalté.

Le sucrier n’avait été parfait qu’à la quatrième année de taille. La théière n’avait eu son anse qu’après sept ans de travail, et c’était cette année seulement que les cinq premières tasses, identiques dès le début, avaient vu la petite sixième, toujours en retard, les rattraper tout à fait.

Dans nos jeux, successivement, chaque pièce de ce service fantastique nous appartenait tour à tour, et nous allions respectueusement les choisir et les désigner.

Au-dessous, un gazon faisait nappe. Velouté, frais, admirable; et, quand j’y voyais défiler des amis et des inconnus, je me sentais gonflé d’orgueil.

Et c’était cette source de joie, ce motif d’admiration, que ce méchant gamin brutal venait de déparer d’un coup!

Sans doute, les mêmes réflexions amenaient chez mon grand-père le même regain d’indignation, car, de temps en temps, il pressait tout à coup ses reproches et ses questions, comme si la mutilation de son œuvre lui repassait devant les yeux.

Il n’avait pas voulu la voir, désirant conserver, comme il l’avait dit à Huret, son sang-froid et toute sa justice: mais il se la représentait, bien sûr, quand il fermait ses paupières et parlait plus vite et plus fort.